Abéché la capitale de l’Est tchadien est connue pour être une ville hospitalière, cosmopolite et intellectuelle. C’est la ville de tous. On dit que celui qui va à Abéché y laisse une peu de son âme. Ceux qui y sont nés, qui y ont grandi partout où ils vont, ils racontent leur ville avec beaucoup d’emphase. Abéché reste en eux malgré la distance, malgré les années. Mais voilà « Abbacha » la ville du savoir et du savoir-vivre est martyrisée, brisée, violentée. Elle est devenue involontairement le péché originel du président du Conseil militaire de transition (PCMT). Abéché est piétinée par notre faute à tous, par notre faiblesse à tous. Cette faiblesse de ne jamais vouloir s’indigner collectivement devant l’abject. Cette lâcheté de détourner le regard. De faire comme si rien de grave ne s’est produit. Ainsi, notre vilénie a permis d’abattre des abéchois comme des oies sauvages sous nos yeux. Assassinés parce qu’ils manifestaient contre l’intronisation dans leur ville d’un chef de canton. Les disperser à coups de gaz lacrymogènes ne suffisait plus il fallait tirer sur eux à coup d’armes de guerre. Il fallait les humilier même lorsqu’ils enterraient leurs morts le lendemain. La souillure du supplice suprême jusqu’à dans les tombes pour que cela serve de leçons. Le président du CMT Mahamat Idriss Deby Itno doit sévir contre les auteurs de ce massacre pour effacer cette infamie. Comment?
D’abord, le PCMT, suivi du CMT et du gouvernement de transition doivent sortir de leur ambiguïté. Ils doivent abandonner cette vieille méthode qui consiste à envoyer une délégation gouvernementale distribuer des enveloppes pour calmer les esprits. Et noyer ensuite le problème dans une commission et un rapport. Une solution sparadrap qui couvre la plaie sans la guérir. Suspendre le sultan et le chef de canton est insuffisant. Il fallait démettre le gouverneur et le nouveau sultan. Un sultan déjà mal assis sur un trône controversé. Et qui, selon plusieurs sources, est à l’origine de la raison de cette contestation. Il serait le maître d’œuvre de l’intronisation dans la ville et à la place de l’indépendance d’un chef de canton sans véritable territoire, une insulte suprême pour Abéché ville conservatrice. Et oh, geste de lèse-majesté, il a planifié, disent ses détracteurs, d’accueillir ce chef de canton dans l’ancien palais royal. Inadmissible pour les abechois.
Ensuite, le PCMT ne doit pas gouverner par mimétisme durant cette transition. Pour mieux administrer ce pays, il faudra changer de méthode. La nomination des militaires à la tête des gouvernorats doit être abandonnée. Les militaires ont pour mission de défendre la patrie. Ils ne sont pas formés pour diriger une administration. Il faudra donc remettre à la tête des gouvernorats des administrateurs civils. La militarisation de l’administration civile est une erreur. Il n’y a pas longtemps, la palmeraie de Faya, capitale de la région de Borkou s’est enflammée parce que le gouverneur, un militaire a agi militairement. Il a été démis de ses fonctions, mais il semble que le PCMT et le gouvernement n’ont toujours pas tiré des leçons.
Enfin, les manifestations d’Abéché contre l’intronisation du chef de canton cachent le vrai problème: la désignation forcée, voire usurpée du nouveau sultan du Dar Ouaddaï. C’est l’arbre qui cache la forêt de la discorde. Presque tous les ouddaïens digèrent mal la méthode peu orthodoxe avec laquelle le nouveau sultan leur a été imposé. Ce sultan est l’épicentre de la contestation. Le PCMT a hérité d’un péché paternel qu’il a mal géré. La seule façon pour lui de laver ce péché originel est de, vite, rendre justice aux abéchois afin qu’Abéché panse ses plaies, respire la paix et pardonne.
Bello Bakary Mana
Succès Masra (SM) est allé chercher par la peau de ses dents, ce meeting du 8 janvier au stade Idriss Mahamat Ouya (IMO). Il l’a demandé maintes fois. Plusieurs fois sa demande est rejetée. Têtu, il ne lâche rien. À sa dernière demande et les motifs du refus, mise aux normes du stade, l’ulcère. Il décide de maintenir son rendez-vous. Même jour. Même lieu. Même heure. À 24h, les autorités reculent. Le ministre de la Jeunesse et des Sports lui accorde l’autorisation en espérant une démobilisation de ses militants à quelques heures du rendez-vous. Une condition verbale, à voix basse, lui aurait été signifiée : « les transformateurs seront responsables de toute éventuelle casse. » Et les partisans, sympathisants, amis et alliés du Conseil Militaire de transition (CMT) et de l’ex-parti au pouvoir le Mouvement Patriotique du Salut (MPS) envahissent les réseaux sociaux et les salons feutrés de la capitale N’Djamena avec ces phrases à la bouche, « il ne réussira pas à remplir le stade IMO », « si les Transformateurs réussissent à le faire, nous ferons plus ». Ce 8 janvier SM et ses militants ont relevé le défi : 20 000 participants au meeting. Un homme politique et son parti Les Transformateurs naissent ce jour. Alors pourquoi, sans jeu de mots ni jeu de noms, Succès a eu du succès au stade IMO ?
La première raison, c’est la fatigue de la majorité des Tchadiens. À cela, il faut ajouter le besoin viscéral de la nouveauté. De nouveaux visages. Une envie dévorante de renouvellement de la classe politique, mais pas avec des « dos de pic » ni des héritiers du système que les Tchadiens appellent « koul loum sawa » (tous pareils). Les Tchadiens veulent donc des hommes ou des femmes méritants qui leur parlent en leur disant qu’ils comptent, qu’ils sont importants. Depuis des décennies, ils assistent désespérés à une lutte entre une vieille opposition compromise et un pouvoir sclérosé, usé par 30 ans d’un exercice de pouvoir à l’avantage d’une catégorie de Tchadiens. SM et son parti ferraillent dure pour se faire reconnaître. Ils sont presque seuls contre un système fait des petits arrangements entre des vieux partis établis, des petits partis personnels et le défunt président Deby Itno. Ensuite par ses héritiers politico-militaires, la junte et le MPS. SM a su lire cette demande. Il s'est mis à affiner son discours comme une ode à l’espérance. Il s’est mû en véritable gourou, non pas du changement, mais de la Transformation du Tchad. Le secret est dans le choix du mot. Il arrose ses expressions d'une pincée des référants mi-religieux mi-historiques. Il emploie des phrases simples pour désigner des choses complexes, « quand le chemin est dur, c’est aux durs de tracer le chemin ». Il se place en victime d’un système. Il dit ne pas demander de la pitié pour faire sa place. Il la réclame tout en clamant être une victime d'un système injuste comme le sont les autres Tchadiens.
La deuxième raison, c’est le zèle de vouloir à tout prix exclure son parti, les Transformateurs. Les qualifiant tantôt de parti virtuel, tantôt de parti méridional composé essentiellement des Tchadiens du sud. Ce qui est pour l’instant vrai. Le président de la transition semble avoir compris le non-sens de cet acharnement contre les Transformateurs. Il a dès le lendemain de son arrivée au pouvoir, reconnu ce parti. Et il semble avoir joué un grand rôle dans l’autorisation du meeting du 8 janvier. Il a aussi compris que cette obstruction est contre-productive. Tout est donc à l’honneur du PCMT, Mahamat Idriss Deby Itno d’avoir compris et, peut-être, qu'il est sans s’en rendre compte entrain de démystifier Masra pour affaiblir Succès. Toutefois, la tâche sera difficile tant l’épisode du stade IMO a marqué les esprits. Bref, l’argument victimaire ou le zèle vient d’être ôté au chef des Transformateurs.
La troisième raison, c’est la cohérence et la persévérance de M. Masra. Il est le seul leader à avoir un discours cohérent face à la junte. Il a demandé, au premier jour, une transition civile, une charte modifiée et un dialogue souverain. Il a placé son parti comme un contre-pouvoir à la junte. Il a su prendre la place du leader de l’opposition à la place de certains qui ont choisi la collaboration avec la junte désertant ainsi leur rôle d’opposant. Ils croyaient changer le système de l’intérieur oubliant au passage qu’ils avaient déjà servi cette recette aux Tchadiens du temps du défunt Maréchal. Ils ont réussi une chose : ne rien changer. Ils n’ont pas tiré de leçons de leur échec. Ils n’ont surtout pas compris que le contexte est historique et unique. Ils se sont discrédités pour si peu. Alors qu’ils pouvaient tout gagner.
Aussi, SM et sa troupe ont été persévérants. Patients. Ils ont su choisir leurs armes. Avec ces armes, ils ont creusé leur sillon. Et conquit peu à peu, jour après jour leur place. À chaque étape ils ont un objectif à atteindre. Hier ils ont conquis la rue, en perturbant le pouvoir. Aujourd’hui, ils ont capturé le stade IMO en le remplissant. Demain, ils ambitionnent de monter à l’assaut de la Place de la nation, à un jet de pierre du Palais présidentiel.
Enfin, Succès a du succès parce qu’il a su allier sa méthode de pasteur presbytérien à sa rhétorique de gourou. Il aime les symboles. Il cite les grands Africains et les grands hommes noirs qui ont marqué l’histoire. Les murs de son bureau sont tapissés de leurs images : Mandela, Martin Luther King, etc. Ne dit-on pas qu’il faut imiter ou se rapprocher des grands esprits, à défaut d’être eux? SM en rêve, mais à leur différence, il veut servir son pays. Il crée même pour cela son propre concept « le leadership serviteur et transformateur ». Hier au stade IMO, il dit que le Tchad n'a eu que des chefs d’État, jamais des hommes d’État. Qui pourra lui reprocher cette conviction ? Il croit à son destin en associant les Tchadiens à son ambition. Il affirme ne pas être seul. Il veut peser sur le dialogue qui s’approche. Fort de sa démonstration de force le 8 janvier dernier, il monte les enchères et met de la pression sur la junte. Il vient de signer sa présence réelle. Désormais, il existe. Lui à qui on a nié l'existence politique. Il lui reste le test des urnes qui lui donnera l’onction de la légitimé populaire. Et la vraie mesure de son poids politique mais ça, c’est une autre histoire.
Bello Bakary Mana
2021 s’en va bientôt. C'est une année qui a marqué la mémoire des Tchadiens par des évènements importants. C’est en réalité l’histoire qui s’écrit au quotidien. Les journalistes la racontent au présent. Les historiens l’écrivent au passé. Bref, en 2021, qu’est qui a marqué les esprits?
D’abord, la mort du Maréchal président Idriss Deby Itno a marqué cette année. Est-il mort au combat « l’arme à la main » comme le répètent avec insistance les autorités de la transition? Ou a-t-il été assassiné comme on le chuchote derrière les rideaux? Jusqu’à là, on nage dans la confusion et les contradictions. Le Conseil Militaire de Transition (CMT) et le gouvernement de transition (GT) parlent de mort au combat. L’Union Africaine (UA), après avoir réclamé une enquête, continue de parler « d’enquête sur l’assassinat du feu Maréchal ». Pour l’instant, le CMT reste silencieux. Pas d’enquête officiellement ouverte. L’UA pousse le dossier en marchant sur les pointes des pieds. Les Tchadiens et le monde attendent des éclaircissements parce que Deby Itno qu’on l’aime ou qu’on le déteste est un dirigeant qui a marqué l’histoire de son pays. Et c’est normal d’établir la vérité sur sa disparition. Me Ahmed Idriss dit Lyadish, très actif sur le réseau Facebook, a écrit un intéressant article sur l’enquête judiciaire en cours.
La mort du Maréchal Deby Itno est indissociable de la rébellion tchadienne du Front pour l’Alternance et la Concorde (Fact) et son chef Mahamat Mahdi Ali. Ils sont jusqu’à preuve du contraire à l’origine de la mort du président tchadien. Ils ont donc marqué par leur percée à presque 300 km de la capitale tchadienne les esprits, surtout qu’ils ont porté un coup fatal en plein désert à celui que les médias occidentaux ont surnommé le renard du désert. À l’annonce de son décès, ils réclamaient avec un brin de fierté la paternité du meurtre. Depuis quelques mois ils le réclament de moins en moins. Ils font profil bas. Leur chef donne de temps à autre quelques entrevues pour dire qu’il est ouvert au dialogue. Tout en lançant des menaces à peine voilées sur la certitude d’une autre attaque de sa troupe.
Ensuite, dans la foulée, le président de l’Assemblée nationale (AN) a passé son tour refusant d’assumer ses responsabilités. Le CMT est créé avec à sa tête le fils du défunt Maréchal, Mahamat Idriss Deby Itno. Un gouvernement de transition est nommé. Cahin-caha un Conseil national de transition (CNT, chambre législative) est mis sur pieds et ses membres cooptés selon les intérêts et les calculs de l’ex-parti au pouvoir le Mouvement patriotique du Salut (MPS) et des quelques membres de l’opposition qui ont accepté de collaborer avec la junte militaire. Tant pis pour ceux qui contestent la méthode et qui réclament que cette prérogative revienne aux assisses du Dialogue national inclusif (DNI). Pour l’instant, tout semble rouler de l’avant malgré le grand bruit qu'a soulevé le gargantuesque budget de ce machin. Les internautes tchadiens ont une belle formule pour signifier leur exaspération « les choses du Tchad ».
Concernant « les choses du Tchad », les préparatifs du DNI se déroulent sous tambour et trompettes. Bref, sur ce registre les choses avancent mais sans les politico-militaires, il sera difficile de réussir ce rendez-vous. De ce côté aussi, il semblerait que c'est prometteur.
2021 a également été marqué par l’émergence politique du parti Les Transformateurs et de Wakit Tama. Les deux organisations ont mené la contestation dans la rue. Ils ont su et pu imposer une nouvelle méthode de contestation malgré quelques débordements. En passant le chef des Transformateurs, Succès Masra a tellement pris confiance en lui qu’il semble faire des embardées et des sorties de route. La dernière en date est de croire ou de faire croire qu’il serait attaqué par des forces occultes. Cette croyance prise au sérieux par M. Masra et ses militants interroge sérieusement sur la lucidité du chef et de ses lieutenants. Si c’est l’envie de faire du buzz qui a poussé le jeune leader alors sur ce coup c’est raté. Le buzz à tout prix est une assurance au discrédit.
Aussi, l’insécurité qui défraie la chronique ces derniers jours a effrayé les esprits. Elle ne semble épargner personne. Les malins se sentent-ils libérés depuis la disparition du Maréchal? C’est à croire que ces génies malfaisants sont sortis de la bouteille dans laquelle le Maréchal les avait enfermés. Sur ce dossier, le président du Conseil militaire de la transition (PCMT) semble débordé. Quelque chose lui échappe. Peut-être qu’un groupe autour de lui veut lui signifier qu’il n’est rien d'autre que leur création. Et qu’il doit leur obéir aux doigts et à l’œil.
Enfin, la rocambolesque affaire de l’ex-première Dame Hinda Deby Itno, de sa fratrie et du défunt colonel, illustre bien le drame qui se joue dans cette transition où se mêle insécurité et règlement de compte. Il y a comme un film à feuilleton qui se joue dans l’ombre. Un appel à témoin est même lancé par le Ministère de la Sécurité publique, avec à la clé 50 millions de F CFA comme récompense pour retrouver le ou les meurtriers. Décidément dans cette République, il y a des citoyens plus citoyens que d’autres. Cette affaire met en colère les Tchadiens. Ils n'ont d'autre choix que de se contenter d’être des téléspectateurs. Ils attendent le prochain épisode d’une série haletante où la princesse et sa fratrie tombent de leur piédestal, accusés à tort ou à raison d’avoir les mains salies par le sang du défunt colonel. Et surtout des mains pleines des liasses d’argent. Eux qui n’ont pas su ou pu se mettre à l’abri, loin du pays, au lendemain du départ sans retour du Maréchal.
NB : Nous reviendrons, inchAllah, dans les prochains jours dans une chronique pour parler des perspectives de 2022.
Joyeux Noël et bonne année
Belle Bakary Mana
C’est lors d’un conseil de ministre extraordinaire que le président du Conseil Militaire de Transition (PCMT) Mahamat Idriss Deby Itno a annoncé la nouvelle : l’amnistie. Le moment, la solennité de l’endroit (Conseil extraordinaire) et la volonté du jeune président de la transition ne sont pas fortuits. C’est un bon pas dans la bonne direction. Pourquoi?
D’abord parce que l’amnistie est la principale clé de la réconciliation et de la réussite du Dialogue National inclusif (DNI). Même si, bien sûr, ce n’est pas la seule clé. Sur cette question, le PCMT a pris la bonne décision. Il a été bien inspiré. Alors, faisons un peu de pédagogie, en français facile. Que veut dire amnistie? Quelle est la différence entre amnistie et grâce présidentielle? Certains ex-rebelles n’ont bénéficié que de la grâce présidentielle. Vont-ils être inclus dans la loi d’amnistie? Cette amnistie générale englobera-t-elle le passé et le présent?
Selon les juristes, l’amnistie est un acte qui a des fondements politiques. Il est pris par le parlement et devient une loi. Cette loi permet de sceller une réconciliation parce que des actes graves ont été commis. L’amnistie est plus solide et large. Elle efface le casier judiciaire de ceux qui sont concernés. Par contre, la grâce présidentielle est plus limitée et relève du pouvoir discrétionnaire du président de la République. Il peut prendre un décret pour pardonner à une personne condamnée pour une infraction de droit commun. C’est-à-dire un délit qui n’a rien à voir avec la politique. La grâce présidentielle arrête la peine de prison, mais n’efface pas le casier judiciaire.
Ensuite, parce que les rencontres de Paris (France) et celle de Doha (Qatar) entre les politico-militaires et Comité Technique Spécial (CTS) ont été un déclic. Organiser un dialogue sans les politico-militaires est un échec. Aussi, les leaders politico-militaires ont été unanimes à réclamer une loi d’amnistie avant de s’engager à participer à un pré-dialogue, en dehors du pays et sous l’égide d’un parrain et de la communauté internationale. Les réclamations des politico-militaires sont certes variées, chacun rajoutant son grain de sel, mais le principe de base est le même : l’amnistie d’abord. Selon nos sources, le président de CTS, l’ex-président Goukouni Weddeye et son équipe ont joué des coudes et mis leur crédibilité en jeu pour faire comprendre au PCMT et lui faire admettre qu’une vraie réconciliation doit passer par une loi d’amnistie. Ce n’était pas une demande impossible à honorer. Et il ne faudrait surtout pas la noyer par toutes sortes d’entourloupes. Le PCMT a compris les enjeux au grand dam « des tenants de la ligne dure » de son entourage et celui du défunt président qui continuent à tirer les ficelles. Ce cercle voulait plutôt un retour des politico-militaires à la carte et à la tête de l’opposant suivant 2 critères : la capacité de nuisance et la popularité de chaque leader. Le désir de ce cercle a pour l’instant échoué. Et c’est tant mieux pour le pays.
Aussi, le Conseil National de transition (CNT) et le ministre de la Justice sont déjà, disent plusieurs sources, au travail pour sortir les deux projets de loi. L’adoption du principe de l’amnistie est un bon coup du PCMT. C’est sérieux pour l’avenir du pays. Et c’est définitivement un bon pas vers la paix même s’il faudra attendre les détails de la loi. Les Anglais ne disent-ils pas que « le diable est dans les détails »? Déjà, la rébellion la plus active, le Front pour l’Alternance et la concorde au Tchad (Fact) dit être exclu de ce projet d’amnistie. Normal. Pour être concerné par l’amnistie, il faut avoir été condamné. Le cas du Fact doit être à part, leur retour relèvera des négociations et des garanties de sécurité que le CMT leur proposera. Le ministre de la Réconciliation et du Dialogue, Acheikh Ibni Oumar tempère en assurant qu’il n’y a pas d’inquiétude à se faire. Reste que le projet d’amnistie est une bonne nouvelle qui mérite d’être soulignée et portée au crédit du président de la transition Mahamat Idriss Deby Itno. Il montre aux Tchadiens son côté « Mahamat Kaka », le côté sage de son sobriquet. Espérons qu’il y tienne. Qu’il surprenne les Tchadiens en allant plus loin. Par exemple, en restant arbitre sans être tenté par le pouvoir. Peut-être que sa petite phrase anodine, passée presque inaperçue, « ..ma personne n’est pas importante.. » lors de sa dernière entrevue sur France24 a un sens plus profond qu’il n’a laissé paraître. C’était peut-être un message subliminal. Vous connaissez l’histoire des « taiseux »? Ils surprennent toujours… enfin, pas tous.
Aux dernières nouvelles, hier 1er décembre : journée de la Démocratie et des Libertés, le PCMT a été élevé au rang de Général d'Armée 5 étoiles. À 37 ans en avait-il besoin pour mener à bien sa mission? Les Tchadiens espèrent qu’avec 5 lourdes étoiles sur son épaule, le jeune président de la transition ne bifurquera pas, à grands pas de militaire, vers une mauvaise direction.
Bello Bakary Mana
Les Tchadiens se décrivent comme des femmes et des hommes courageux, fiers, dignes et généreux. Fiers pour ce qu’ils sont, tous Tchadiens, tous égaux devant Dieu, Allah, la loi et tutti quanti. Dignes par leur attitude, même le plus démuni parmi les démunis sait tenir son rang devant l’adversité. Généreux par leur bienfaisance, leur aptitude à l’accueil et au partage. Mais ce sont des gens qui manquent parfois de courage à porter des principes et à les défendre. Comment comprendre d’avoir laissé le Conseil Militaire de Transition (CMT) s’accaparer du pouvoir par la force? Et imposer son plan à marche forcée depuis presque 7 mois. Comment comprendre d’avoir laissé le loisir à cette junte de choisir à la carte, un Premier ministre et nommer les membres d’un gouvernement à sa dévotion? Comment comprendre d’avoir laissé la main au président de la transition Mahamat Idriss Deby de sélectionner selon ses intérêts les membres d’un Conseil national de transition (CNT) à sa botte? Comment comprendre qu’une partie des Tchadiens marche pacifiquement pour contester les méthodes du CMT et qu’ils se fassent violenter, embastiller devant l’autre partie étonnamment silencieuse? Pourtant la majorité des Tchadiens aspire au changement. Mais alors pourquoi ce peuple qu’on dit si courageux est en fait si détaché de ses propres principes et ses lois? Surtout à un moment crucial où des choses graves se produisent et se reproduisent? Pourquoi cela n’émeut presque personne? Il est temps tchadiens de vous indigner. Ne vous taisez plus.
D’abord, indignez-vous pour l’arrestation arbitraire et la garde à vue des leaders du mouvement citoyen Wakit Tama : Dr Sitack Yombatinan Béni, vice-président du parti Les transformateurs, le syndicaliste Barka Michel, président de l’Union des Syndicats du Tchad (UST) et Félix Martin. Les officiels leur reprochent d’avoir troublé l’ordre public et détruit des biens. C’est un peu trop mince comme raison. Ils ont été présentés mardi 12 octobre au procureur de la République. Ils sont libres, mais la justice pourrait demander à leurs avocats de les ramener chez le juge à tout moment. Cela s’appelle de l’intimidation d’une justice aux ordres. Ces intimidations ont commencé quelques jours avant lorsque le ministre de la Communication porte-parole du gouvernement Abdramane Koulamallah a affirmé que l’État portera plainte. Ces arrestations sur commande et en cette période doivent cesser pour apaiser les esprits. Pour éviter l’arbitraire. Tchadiens, dénoncez cela même si vous ne partagez leurs idées. Le silence tue le pays. Pire, il avilit l’esprit tchadien.
Ensuite, indignez-vous aussi pour la perquisition au siège du parti Les Transformateurs. Une perquisition, tenez-vous bien, pour aller décrocher un morceau de tissu, le drapeau national. Pourtant il s’agit d’un symbole national. Un bien commun que tout Tchadien a droit d’honorer et d’arborer où il veut dans ce vaste pays. N’y a-t-il pas mieux à faire que de retirer un drapeau accroché au siège d’une organisation politique? Il y a quelque de burlesque dans les œuvres de cette transition atavique.
Pis, la dérive dangereuse du CMT se confirme chaque jour par l’exercice solitaire du pouvoir d’un jeune homme sans expérience. Les 14 autres généraux membres du Conseil ont disparu des radars depuis fort longtemps. Plusieurs sources affirment à la rédaction que le Conseil ne tient presque plus des réunions. Ils sont payés à ne rien faire. Il n’y a plus que Mahamat Idriss Deby aux commandes. Il a 37 ans. Il a tous les pouvoirs. Il fait ce qu’il veut, comme il le veut. Il n’a aucun contre-pouvoir. Il commence à n’entendre que lui-même. Son allure a changé. Observez-le bien. Le jeune homme timide et à la voix tremblotante des premières heures lors de son coup de force est un vieux souvenir. Il est de plus en plus sûr de lui. Il se débarrasse peu à peu de sa tenue militaire. Il découvre le pouvoir. Il semble aimer cela. Il est tenté. Il va s’accrocher, enfin peut-être…
Le CMT va de plus en plus vers la logique de confiscation du pouvoir. La preuve, la composition du fameux Conseil National de Transition (CNT) avec des jeunes hommes et des jeunes femmes « quota isés ». Le problème ce n’est pas le quota, mais la qualité des personnes. Il est clair que ce CNT est composé des plusieurs personnes peu fréquentables. Comment y sont-elles parvenus à des telles responsabilités? Mystère. Même ceux qui étaient censés avoir la main sur la liste de cet organe ont perdu le Nord à sa publication. Ils étaient chaos debout. Abasourdis par la manœuvre de la présidence. Autres signes de la dérive, après 7 mois rien n’est encore clair et précis. Les demandes de l’Union africaine (UA) comme par exemple la modification de la charte n’est toujours pas à l’ordre du jour. Mahamat Idriss Deby s’est même offert le luxe d’engager un bras de fer avec l’UA. Particulièrement avec son compatriote le président de la Commission Moussa Faki.
Enfin, indignez-vous Tchadiens de la suspension du directeur de l’information de la télévision publique (Onama) Souleymane Djabo pour avoir couvert l’évènement d’un homme politique de l’opposition et ou pour la couverture d’un procès en cours. Les anciennes pratiques ont la vie dure. Indignez-vous Tchadiens, lorsque le CMT veut ériger, en cette période de transition, l’arbitraire et l’injustice en mode de gouvernance. Suspendre un journaliste, enfermer des syndicalistes, perquisitionner le siège d’un parti sont les signes avant-coureurs d’une logique de confiscation du pouvoir. Le temps, Tchadiens, n’est plus au silence. Indignez-vous. Et faites-le savoir.
Bello Bakary Mana
Le vice-président du Conseil Militaire de Transition (CMT) et président du comité ad hoc chargé de la sélection des candidatures pour le futur Conseil National de transition (CNT), M.Djimadoum Tiraina Robert, a signé une note le 3 septembre passé. Dans sa note aux parlementaires, il explique le contexte du pays et le processus de sélection des candidats du futur CNT. Le Comité Adhoc a fixé la date de clôture des dossiers au 10 septembre. Pourquoi cette note a déclenché une véritable course à l’échalote? Pourquoi les dés semblent être pipés? Et enfin, pourquoi en cette période charnière, Mahamat Nour Ibédou, le défenseur des droits humains a changé de stratégie? A-t-il fait le bon choix?
D’abord, beaucoup de Tchadiens, certains partis politiques et plusieurs organisations de la société n’ont cessé de dénoncer la précipitation et l’obstination du CMT à vouloir mettre en marche le CNT avant le Dialogue. Il est évident que ce choix fera de cet organe une chambre d’enregistrement sans véritable légitimité. Le CMT pouvait bien gouverner par ordonnance et laisser la main aux assises du Dialogue National Inclusif (DNI) de désigner les membres de cette instance. Cela aura l’avantage du consensus et donnera un parfum de légitimité. Hélas le CMT a opté pour un modèle aux forceps. Que cache-t-il? Aussi, la note du président du comité ad hoc a déclenché une bousculade au siège du comité ad hoc. La cohue donnait l’impression d’un grand tirage de tombola où chaque joueur espère gagner le gros lot. Pour être sure de tirer le bon numéro, plusieurs candidats se sont rués vers les sondages des insondables marabouts et sorciers en se léchant les babines tant les avantages pécuniaires de faire partie du CNT sont mirobolants.
Ensuite, le sésame recherché par les candidats sera difficile à avaler tant la junte et ses amis cachent leurs jeux. Selon plusieurs sources, cette ruée ressemble fort bien à de la poudre de perlimpinpin destinée à masquer les « vraies affaires ». Selon des sources, la liste du CNT serait prête depuis 2 mois avant même que la note du vice-président Tiraina Robert ne soit publique. L’ex-parti au pouvoir le Mouvement Patriotique du Salut (MPS) et ses alliés auraient 32 représentants. Les partis politiques représentés à l’Assemblée Nationale auront, peut-être, 15 sièges. Les 41 places restantes seront partagées entre les différentes corporations, l’armée, les jeunes, les femmes, les personnes ressources, la société civile, etc. Pour être adoptée, une loi doit recueillir le 2/3 des voix. Un choix savamment partagé qui fera beaucoup des mécontents, mais permettra à l’ex-parti d’asseoir son hégémonie malgré la transition. Selon des sources proches du CMT, la majorité des députés de l’ex-parti au pouvoir MPS ne fera pas partie du CNT. Les caciques du parti craignent de s’engluer dans des interminables chicanes. Chose certaine avec 93 places en tout et pour tout, beaucoup d’anciens députés de la majorité seront mécontents. Et beaucoup des nouveaux candidats à la candidature n’avaleront pas le sésame convoité.
Enfin, Mahamat Nour Ibedou, président de la Convention Tchadienne de Défense des Droits de l’Homme (CTDDH) figure imposante du mouvement Wakit Tama a décidé de changer de pieds. Désormais il compte participer au Dialogue National Inclusif (DNI) tout en restant membre actif de Wakit Tama qui dénonçait le CMT, le qualifiant d’illégitime et qui réclamait un CNT issue d’un DNI, seul endroit légitime pour le composer. Le matin du même jour, M. Ibédou défilait en réclamant un vrai CNT, un vrai Dialogue en dénonçant aux côtés de ses amis le coup d’État. L’après-midi du même jour, il annonce sa participation au dialogue et des sources laissent entendre qu’une place lui est réservée au CNT et même plus. Durant le dur règne du Maréchal, Ibédou a été intransigeant et solide, mais par cette volte-face il vient d’entacher sa crédibilité. Lui et son organisation disent changer de stratégie, mais il n’est aucunement question de stratégie. Il est question de cohérence. Pour des milliers des Tchadiens, Ibédou représentait quelque chose de propre. Hélas! il vient de se tromper en faisant le mauvais choix : collaborer.
Pourquoi avoir résisté 30 ans pour céder au moment crucial? Cet acte interroge. M. Ibédou n’est pas cohérent comme l’ont été Dobian et d’autres. Tous pareils? Dans tous les cas presque tous sont incohérents. Incohérents dans leurs démarches. Incohérents dans leurs choix. La contraction, l’incohérence est devenue la nature des acteurs politiques et des leaders de la société civile tchadienne. Sinon comment comprendre par exemple que Wakit Tama est en contradiction avec sa propre mission. Tout le monde a oublié que cette plateforme a été créée pour contester la dernière élection du feu Maréchal Deby Itno. A sa mort une nouvelle donne politique s’est enclenchée, mais Wakit Tama n’a pas redéfini sa mission pour l’adapter au nouveau contexte. C’est leur péché originel qui risque de tuer leur mouvement. Croire qu’une partie d’eux peut participer au DNI et une autre partie crier au coup d’État est plus qu’une contradiction. La cohérence en cette période de transition est une grande vertu. Et l’incohérence, une hérésie dangereuse.
Bello Bakary Mana
Le Conseil Militaire de Transition (CMT) a décidé de retirer 600 soldats sur les 1200 déployés dans la zone dite des 3 frontières : Mali, Niger, Burkina Faso. Pour certains, c’est une surprise. Pour d’autres c’est une décision inévitable depuis la mort du Maréchal président Idriss Deby Itno. Alors quelles sont les raisons de ce retrait? Est-ce une bonne nouvelle?
D’abord, les raisons officielles. Selon le ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement M. Abdramane Koulamallah il ne s’agit pas d’un retrait, mais plutôt d’un redéploiement stratégique. Sur les ondes de RFI, M. Koulammallah s’est démené pour expliquer que ce retrait n’est qu’un simple redéploiement. C’est, dit-il, un non-évènement. La rédaction a contacté le ministre pour éclaircissement. Il affirme même que ce redéploiement était prévu depuis le dernier sommet du G5 Sahel. Il a avancé aussi d'autres raisons : le fait que les forces tchadiennes dans cette zone étaient des forces trop lourdes et trop nombreuses. Conséquences : impossible de constituer un nombre exact de bataillons. Surtout que la lutte contre les terroristes est devenue asymétrique. Une lutte qui nécessite des troupes légères et mobiles contrairement au déploiement tchadien, qui constitué de blindés, s’est avéré inefficace. Les jihadistes, eux, ont opté pour une guerre de mouvement, pas pour une guerre de positionnement. Difficile alors pour les Tchadiens en intervention extérieure d’être en opération mobile tout le temps. Sinon la guerre en mouvement est une spécialité de l’armée tchadienne.
Ensuite, les raisons officieuses. Selon les observateurs, derrière ce retrait il y a des raisons stratégiques qui touchent à la sécurité interne du pays. Du temps de son vivant, le Maréchal Deby Itno avait déjà montré quelques signes d’agacement. La présente décision du CMT est stratégique. Elle concerne la sécurité interne et la consolidation de la transition contre les menaces qui s’amoncellent, quoi qu’on dise, aux frontières. Entre autres: à la frontière libyenne avec la rébellion du Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad (FACT). Au sud avec la Centrafrique. Et au centre avec la nébuleuse Boko Haram qui malgré son affaiblissement déstabilise la zone du Lac Tchad et fait perdre à l’armée tchadienne des valeureux soldats.
Enfin, les raisons objectives. Il était temps de partir. Il était temps depuis fort longtemps. Peut-être pas toute la troupe d’un coup, mais ce retrait est une bonne chose. Rien ne sert de faire semblant. Si le Tchad s’amusait à faire le bilan de cet engagement au Mali et dans la zone dite de 3 frontières il n’y aura au tableau que des morts, des blessés, des veuves et des orphelins sans ressources. Oubliés. Le Tchad n’a rien gagné en intervenant tous frais payés dans une région pas toujours reconnaissante. Pourtant le Tchad est aussi, sinon plus pauvre que le Mali et ses voisins. Plus pauvre par exemple que la Côte-D’Ivoire, le Sénégal, etc. Il est bien vrai que la question du terrorisme est importante, mais le Tchad ne peut se sacrifier, sacrifier sa jeunesse pour des pays qui ne sont pas ou peu en première ligne. Il aurait été mieux pour le Tchad d’adopter la stratégie mauritanienne qui consiste à assurer sa sécurité interne et celle de ses frontières. Pourtant c’est un pays géographiquement au milieu de cette guerre d'usure. Une guerre sans fin comme celle des talibans afghans.
Le rapprochement est un peu hasardeux, mais ce qui se passe dans l’espace G5 Sahel, surtout dans les pays dits « les maillons faibles » : le Mali, le Niger et le Burkina, risque d’être long. Et la transformation de cette zone en un « Sahélistan » est de plus en plus possible. Personne ne fera la guerre à la place des armées de ces pays. Et le Tchad ne peut continuer à envoyer ses soldats pour une guerre sans issue. Il est un temps où il faut s’occuper de soi après s’être occupé des autres. Le Tchad en est là. En cette phase de transition, le pays est à la croisée des chemins. Et cette décision est un bon pas dans la bonne direction. C’est donc une bonne chose.
Bello Bakary Mana
Comme une bombe à fragmentation tirée de la capitale égyptienne, Le Caire, au cœur du pouvoir tchadien, l’affaire Tom Erdimi est-elle en train de révéler la suite d’une longue lutte, sans merci, entre membres d’un même clan pour le pouvoir à tout prix? Le nouvel ordre le Conseil Militaire de la Transition (CMT) est peut-être en train de gérer les « Gestapories » des services secrets tchadiens. Au-delà de ressembler, par son côté secret, à un film d’espionnage à la James Bond, et par son côté « gestion clanique » à une véritable histoire de gang, l’affaire Tom est-elle une affaire d’État? Qui aurait intérêt à l’arrêter? Est-il vivant ? Est-il mort? Pourquoi le retient-on dans une prison égyptienne sans donner des nouvelles à sa famille? Pourquoi la famille a attendu si longtemps avant de dénoncer l’affaire? Pourquoi tous ces silences?
D’abord, le silence du CMT. Il semble que le chef de la junte était au courant de cette affaire. Il a hérité d’un dossier chaud qui a peu d’impacts sur le pays, mais plutôt peut avoir des conséquences sur les différentes ramifications familiales qui s’entrelacent autour du chef du CMT. Les jumeaux Erdimi sont-ils encore si influents auprès du fils du Maréchal, Mahamat Kaka? Eux qui, dit-on, ont été influents voire ont établi un réseau dormant au cœur du pouvoir du Maréchal père, Deby Itno. Un réseau qui s'est matérialisé par l'assaut des rebelles qui avaient fait vaciller le père. En cette période de fragile transition, il serait donc risqué au jeune président de la transition d’engager un bras de fer avec le clan Erdimi. Le chef de la junte a vite compris qu’il est inutile de surréagir. Ce n’est pas, non plus, une bonne stratégique de ne rien faire. Et même contre-productif d’agir dans la précipitation.
Ensuite, Tom « la bougeotte » bouge en permanence. Depuis qu’il a quitté le Tchad pour son exil forcé aux États-Unis, Tom Erdimi vivrait, dit-on, dans une hantise permanente d’être traqué par les services de renseignements du défunt Maréchal Deby Itno. A tel point qu’il vivait presque en clandestin. Il avait disent certaines sources presque peur de son ombre. Et pourtant il n’a jamais cessé de voyager. Parfois avec son titre de voyage comme réfugié, souvent avec des faux passeports disent ses détracteurs. Sinon comment peut-on expliquer sa présence en Égypte? Que faisait-il dans ce pays? Son entourage soutient qu’il est rendu en Égypte par nécessité. Il voulait se rapprocher de sa famille.
Mais, pourquoi ce silence de la famille? Un silence gênant, étonnant, incompréhensible surtout que cette disparition daterait de septembre 2020. Ce n’est que récemment que les bruits sur l’arrestation de l’opposant ont commencé à filtrer à compte-gouttes dans certains milieux avant la mort du président Deby Itno. La famille était bien au courant. Mais dans une situation aussi délicate, elle a probablement choisi de se taire espérant certainement une issue heureuse. Et patatras, le Maréchal disparaît tragiquement laissant tout à découvert. Était-il de son vivant le commanditaire? Le service de renseignement tchadien aurait-il mis à son service le puissant service de renseignement égyptien? Tom Erdimi s’était-il établi en Égypte? Le mystère reste entier. Le silence n’est qu’à moitié brisé. Le nouveau prince Mahamat Kaka est dans cette affaire un héritier innoncent. La famille Erdimi a continué à se taire après quelques promesses. La junte ne voudrait, peut-être et surtout pas, être embarrassée par la présence des frères Erdimi en ce moment où son pouvoir n’est pas solidement assis.
Enfin, le temps est passé, le président de la transition s’est installé et le dossier Tom a disparu dans les dédales du palais. Subitement la famille se mobilise cette fois-ci publiquement. Les réseaux sociaux, les réunions familiales médiatisées et le tout accompagné d’un ultimatum de 72h au CMT. La famille veut avoir des nouvelles de Tom, mort ou vivant. L’ultimatum a expiré. Aux dernières nouvelles, le président de la transition a reçu les proches de la famille Erdimi pour leur faire comprendre que ni lui, ni le CMT ne sont mêlés à cette affaire tout en promettant aide et soutien pour résoudre le problème. Depuis le silence a repris service. C’est peut-être un indice fiable que Tom Erdimi serait bien vivant quelque part dans une geôle égyptienne. Peut-être même qu’il serait arrêté pour autre chose chuchotent-on dans les couloirs du Palais rose. Peut-être aussi que ce sont les longs bras du défunt Maréchal. Peut-être, peut-être. Beaucoup des « peut-être ». Beaucoup d’interrogations. Beaucoup de silences qui rendent cette nébuleuse affaire encore plus nébuleuse.
Bello Bakary Mana
Donc le Conseil Militaire de Transition (CMT) vient d’écouler son 100e jour au pouvoir ce mercredi 28 juillet. Il a été créé le 20 avril par un cercle restreint de militaires hauts gradés avec l’appui actif de la France deux jours après la mort du Maréchal président Idriss Deby Itno. Deux raisons ont, dit-on, motivé la mise en place du CMT : la situation politico-militaire volatile qui prévalait et le refus du président de l’Assemblée nationale (PAN), Haroun Kabadi, d’assurer l’intérim. Pour se donner une légitimité de facto, la junte a adopté une charte de transition qui contient tous ses engagements. 100 jours plus tard, quel est le bilan positif ou négatif du CMT?
Le positif
D’abord, un gouvernement de transition a été rapidement nommé. C’était une bonne chose. Il ne fallait pas laisser les Tchadiens dans l’expectative et les supputations politiciennes. La nature a horreur du vide. La politique encore plus. Cette installation du CMT a permis d’éviter le chaos pour certains. Pour d’autres le CMT est plutôt une machine illégitime qui a validé la succession dynastique au sommet de l’État. Tout compte fait, le CMT s’est installé cahin-caha. Et a rapidement annoncé Pahimi Padacké Albert (PPA) comme Premier ministre de Transition (PMT). Des noms d’autres leaders avaient circulé. Il semblerait que PPA a été choisi par défaut lorsque les autres faisaient de la résistance à la junte. PPA a su être opportuniste en proposant lui-même ses services.
Le mi-positif, mi-négatif
Aussi, très vite il s’est attelé à la formation du gouvernement. Personne n’est dupe. Ce gouvernement est l’œuvre de la junte. Certaines personnalités publiques sont entrées dans ce gouvernement de transition par devoir à leur pays en temps de crise. Des fortes têtes comme Mahamat Ahmat Alhabbo, secrétaire général du Parti pour les libertés et le développement (PLD) du défunt professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh. Ils ont peut-être troublé voire déçus certains, mais faire de la politique c’est aussi savoir, parfois, faire des concessions. Le gouvernement s’est mis par la suite au travail. L’Union africaine (UA) est entrée en scène avec le résultat qu’on connaît. Son premier choix comme Haut Représentant le sénégalais Ibrahima Fall est rejeté. Un nouveau est nommé, il s’agit du Congolais Basile Ikouébé. Il est arrivé dans la capitale tchadienne, N’Djamena, en mode incognito, presque sur les pointes des pieds. Pourquoi? Qu’est-ce que cela augure ? Quelle lecture faut-il en faire? Il est trop tôt. Pour l’instant, il faudra donner la chance au coureur comme on dit.
Le négatif
Depuis la formation du gouvernement, rien ne semble avoir avancé à un rythme respectable. 3 mois sont consommés, il ne reste plus que 15 mois. Pour y arriver à respecter les échéances, il faudra accélérer le rythme. Le temps est un redoutable ennemi, mais la junte semble traîner des pieds sans aucune raison sinon qu’elle a, peut-être, des intentions cachées.
Ensuite, le Conseil National de Transition (CNT) annoncé depuis lors est toujours dans les limbes. Un comité chargé de sélectionner les candidatures patauge encore dans « l’a peu près-isme ». Les réunions se succèdent pour travailler, dit-on, les textes, les critères, les cv etc. Dans cette nouvelle machine, l’ex-parti au pouvoir le Mouvement Patriotique du Salut (MPS), ses amis, ses alliés jouent du coude. Les organisations de la société civile, proches du CMT et celles loin de la junte s’accordent sur un fait : le rythme est lent. Trop lent. Pire, aucun signe de la part du CMT pour commencer à réfléchir sur une des conditions imposées par l’UA : la modification de la charte de transition.
De plus, depuis quelques semaines, le PMT flanqué du ministre d’État chargé de la Réconciliation nationale et du dialogue ont lancé un ultimatum aux partis politiques et aux organisations de société civile de faire parvenir les noms de leur représentant au comité chargé d’organiser le Dialogue national. La méthode choisie interroge. Et les conséquences sont déjà visibles et audibles. Des scènes disgracieuses ont emmaillé les rencontres qui ont, pour la plupart, fini abruptement. C’était une foire d’empoigne. Elle a été inaugurée à l’hôtel Radisson Blu par les partis politiques pour la désignation de 15 des leurs. Tous les Tchadiens ont vu les images, entendu les invectives. Ce n’était pas beau à voir. Ces disputes sont le reflet de la médiocrité d’une bonne partie des hommes et des femmes politiques du pays. Le lendemain, c’est au tour des organisations des jeunes de s’étriper presque à coup des coups de poing. Oui les jeunes, il est tentant de dire que la relève est prête pour la suite du désordre organisé depuis des décennies. Et les médias dans cette foire de positionnement? Ils ont, semble-t-il, déjà des représentants cooptés on ne sait pas par qui. Ni par quelle alchimie. Il s’agit pour la plupart des « journaleux béni-oui-oui » qui ont brillé ces dernières années par leurs complaisances que par leurs intégrités journalistiques. Il y a quelque chose de malsain et d’odeur puante…
Enfin, il est temps que le CMT et le gouvernement de transition changent de méthode. Il est inconcevable de réunir des centaines d’acteurs politiques et de la société civile en leur demandant de désigner leurs représentants. Cette approche ne peut donner que des scènes de désolation. Cette méthode donne l’impression que c’est voulu, organisé et cautionné en haut lieu. Il est temps que le CMT et le gouvernement proposent aux Tchadiens une méthode bien définie avec des critères précis. Sinon, sinon ces scènes disgracieuses annoncent un combat des coqs au lieu d’un dialogue apaisé.
Alors que faut-il dire de ce bilan des 100 premiers jours? Réponse : il est largement négatif. Non pas par la faute des Tchadiens. Ni par celui de l’UA et de la communauté internationale. C’est en grande partie par la faute de la junte qui croyait qu’il suffisait de prendre le pouvoir par la force. Et de crier « ciseaux » pour que tout se fasse. Pour que les Tchadiens leur obéissent aux doigts et à l’œil. Non. Les Tchadiens veulent du changement, ils sont décidés à l’obtenir vaille que vaille même au prix des coups de poing.
Bello Bakary Mana
Donc l’insécurité dans le pays n’est plus une histoire de « il paraît que », « il semblerait que », ce n’est plus les « on-dit ». C’est la réalité. Un procureur dans l’exercice de ses fonctions est assassiné au Palais de Justice. Un directeur des renseignements généraux abat froidement son adjoint de 17 coups de balles. Un jeune homme est tué en plein jour sur l’avenue El Nimery, l’artère la plus fréquentée de la capitale, N’Djamena. L’insécurité tout le monde en parle. Tout le monde la voit partout. La période de transition qui piétine n’aide pas. À cela il faut rajouter les réseaux sociaux et ses autoproclamés activistes, journalistes qui abordent le sujet sans retenu, ni filtre. Ils voient des complots partout. Cette ambiance instaure un climat de peur. Presque de psychose. Question : que fait le Conseil militaire de transition (CMT)?
Il prend quelques mesures…
Un, intensifier l’opération de désarmement partout au Tchad.
Deux, le président du CMT Mahamat Kaka tiendra une réunion mensuelle et une autre hebdomadaire.
Trois, interdire la délivrance abusive du permis de port d’armes.
Quatre, redonner à la Justice son pouvoir et sa noblesse.
Cinq, lever les barrières anarchiques qui entravent la circulation interne.
Six, garantir l’autorité de l’État en appliquant la loi.
Sept, les responsables militaires doivent changer de région tous les 3 ans
Etc.
Ces mesures a priori pas mauvaises sont du déjà-vu. Du déjà vécu. Et qui ne semblent pas avoir jugulé l’insécurité. Le sentiment d’impunité voulu ou pas. Entretenu ou pas.
Il faudra que le CMT, dans cette période de transition, s’occupe de cette question avec plus de vigueur. Plus de sérieux. Et surtout avec une méthode bien définie. Il ne suffit pas d’aligner des mesures pour que celles-ci s’appliquent. Il faudra aussi que les autorités expliquent comment elles entendent le faire. Écrire une litanie de bonnes intentions comme : « redonner à la Justice ses lettres de noblesse en combattant la corruption et en assurant l’exécution des décisions judiciaires », est une bonne chose. Il faut maintenant dire comment y arriver. Déjà, les Tchadiens se rappellent de la première sortie du ministre de la Justice Mahamat Ahmat Alhabbo lors de la passation de service.
Une déclaration à hauteur du ministre et de l’ampleur de sa mission. Cette sortie appréciée par presque tous ses compatriotes a été mal accueillie par le gouvernement et le président de la Transition. Et pourtant dans cette déclaration il n’y avait que la vérité, rien que la vérité. Bref, les Tchadiens ont le sentiment que le CMT à deux bouches. Une pour bien parlé. Une autre pour souffler en haut lieu et dans les institutions de trainer les pieds, d’attendre un peu pour mieux voir. Alors que le temps file. Et l’insécurité galope.
Enfin, il est temps d’agir par des mesures concrètes pour trouver une solution à l’insécurité afin de rassurer les Tchadiens. Comment faire? Quels actes faudrait-il poser?
D’abord, laisser la Justice faire son travail. La justice, depuis 1990, n’a jamais joué son rôle d’équilibre. Elle n’a jamais fonctionné. Pis dégager tous les militaires de la gestion de l’administration publique. Et remettre à leur place des vrais administrateurs du service public. Ensuite, laisser la société civile faire son travail de groupe de pression. Elle est la chienne de garde de la démocratie. Elle est aussi la soupape où s’exprime toutes les frustrations, toutes les colères.
Il est vrai qu’en cette période de transition, le CMT et le gouvernement doivent s’occuper presque exclusivement du bon déroulement de la transition. Seulement, la sécurité est une condition vitale à la réussite de cette transition. Et pour la réussir, il faudra revenir au fondamental : la Justice, la Justice et la Justice.
Bello Bakary Mana