mercredi 16 juin 2021

Retour à l’ordre constitutionnel ou organisation d’une table ronde inclusive : ce pari difficile est-il réalisable?

Written by  Mai 30, 2021

Qu’on l’ait aimé ou détesté, l’homme qui a dirigé à la destinée du Tchad pendant trente longues années vient de disparaitre tragiquement, laissant le peuple tchadien sur le qui-vive au moment même où une énième rébellion armée est repoussée. Comme tout bon croyant le ferait, nous ne pouvons que constater en disant « toute âme goutera à la mort; à Dieu nous appartenons et à lui nous retournons ». En plus de son Président, le Tchad pleure encore une fois de plus beaucoup de ses fils peu importe la cause de leur disparition.

L’autre réalité est qu’en lieu et place du Président Deby Itno, se trouve aujourd’hui le Conseil Militaire de Transition (CMT) qui semble être une couleuvre difficile à avaler pour les uns et un espoir de pérenniser le pouvoir de l’ancien régime pour les autres. Pourtant, qu’on ait été muselé ou invité à la mangeoire, embastillé ou enrôlé pour réprimer, nostalgique du passé ou enthousiaste pour le futur, les Tchadiens doivent se faire à l’idée que dorénavant rien ne sera comme avant. Il est plus que jamais temps que chacun commence à modérer ses ardeurs et privilégier plutôt l’intérêt collectif par-dessus tout. Autrement dit, il serait aberrant que l'égoïsme et l'égocentrisme puissent encore primer sur la chose commune. En outre, s'il est recommandable de faire preuve d’indulgence en ce qui a trait aux erreurs du passé, il serait en revanche important d’exiger plus de rigueur pour ce qui concerne le futur. Le peuple tchadien est mis à l’épreuve et il se doit d’assumer ses responsabilités en se surpassant pour solutionner la crise constitutionnelle qui l’attend: comment basculer vers un pouvoir légitime sans effusion de sang?  

Le Tchad étant un pays géographiquement stratégique et naturellement riche, fait l'objet de beaucoup de convoitises de la part des pays occidentaux, sans oublier qu’il fait partie du fameux pré-carré cher à la France. Celle-ci ne semble pas prête à sacrifier sa chasse gardée au nom du principe de la souveraineté des États indépendants. De plus, l’efficacité avérée de l'armée tchadienne, qui n'est plus qu'un secret de polichinelle, partout où elle a eu à opérer se trouve être le condiment qui manquait à la sauce pour rendre les intérêts géostratégiques encore plus alléchants.

Par conséquent, nous savons par expérience que les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. A quoi servirait-il donc de pleurnicher sur son sort sachant qu’aucune épaule étrangère ne sera prêtée au peuple tchadien pour pouvoir consoler sa peine? Ceci étant, la solution à la crise tchadienne ne saurait provenir de l’extérieur. Elle doit être d’abord tchado-tchadienne et la communauté internationale pourrait à la limite se contenter de l'accompagner.

Pour ce faire, à notre humble avis, il faudrait résoudre une équation à multiples inconnues qui puisse prendre en compte toutes les parties prenantes : la junte au pouvoir, la société civile, l’opposition démocratique, la diaspora, les politico-militaires ainsi que les personnalités ressources. Chacune desdites partie doit pleinement jouer son rôle pour relever le défi qui l’attend :

  1. Le CMT

Le CMT et son gouvernement de transition doivent sortir des sentiers battus en rompant définitivement avec les méthodes de l’ancien système, en proposant des nouvelles idées et en montrant des signes manifestes de bonne volonté et surtout en faisant beaucoup de concessions. D’abord, ils doivent inviter inclusivement tous les acteurs de la vie publique tchadienne à la table des négociations au terme desquelles une nouvelle constitution représentative des aspirations du peuple devra être votée. Ensuite, s’ensuivra l’organisation des élections libres et transparentes avec tous les préalables que cela implique, à l’issue de laquelle un président civil sera élu. Enfin, la grande muette devra impérativement regagner les casernes pour poursuivre la noble mission inhérente à toute armée républicaine :  observer la stricte neutralité et garantir l’intégrité territoriale de la patrie. C’est à ce prix seulement que le CMT et son Président rentreront dans l’histoire par la grande porte et Dieu seul sait combien ce serait mieux pour tout le monde.

  1. Les politico-militaires  

A partir du moment où les nouvelles autorités les invitent à la table des négociations, les politico-militaires doivent ipso facto abandonner l'option militaire et privilégier le dialogue. Ils doivent répondre à l'invitation officielle du CMT avec pour seul préalable la garantie de leur sécurité ainsi que de leurs biens. Une fois rentrés au bercail, ils peuvent activement participer au processus de changement qui s’amorce avec bien entendu la possibilité de transformer leur mouvement en parti politique légal.

  1. L'opposition démocratique et la société civile

Il va sans dire que l'opposition démocratique et la société civile ont un rôle déterminant à jouer pour influer sur le processus de changement que les Tchadiens appellent de leurs vœux. En revanche, elle doit à son tour rompre définitivement avec les vieilles méthodes abjectes du passé telles les alliances contre nature, l'opportunisme démesuré, le vagabondage politique, le griotisme vulgarisé, le marchandage d’illusions ou encore le colportage des ragots et mensonges. Elles ne doivent pas non plus inciter la population à se livrer à des manifestations outrancières qui n’ont rien à envier à des actes de vandalisme organisé. Toute manifestation, si nécessaire, doit se dérouler pacifiquement dans le sens strict du terme; autrement dit, dans le respect des concitoyens et de leurs biens. 

L'opposition démocratique doit jouer pleinement son rôle régalien à savoir la défense des idéaux de son parti et non se réduire à des considérations d’ordre subjectif et individuel. Aussi, savons-nous par expérience que la qualité d'une démocratie ne s’évalue nullement en fonction du nombre des partis politiques en lice, mais de la substance de leur projet de société.  Et ce dernier doit être porteur des vraies aspirations des militants du mouvement. Aujourd'hui, les Tchadiens attendent de leurs leaders politiques un engagement ferme de s'attaquer aux vrais enjeux de société: la corruption qui gangrène l'appareil étatique, le combat pour la moralisation de la vie publique, la lutte contre la dépravation des mœurs, les détournements des deniers publics, la cherté de vie, le problème d'eau et d'énergie, la défaillance du système éducatif, judicaire et sanitaire...

La société civile doit aussi prendre son mal en patience et saisir toute opportunité de dialogue pour se sortir de crise. Elle doit surtout être prête à sacrifier certains conformismes procéduraux sur l'autel de la paix et de la stabilité politique. Par exemple, si le CMT s’engage solennellement à restituer le pouvoir aux civils selon les règles de l’art au bout de dix-huit mois d’exercice, le retour à l’ordre constitutionnel pourrait très bien attendre. En plus, pourquoi vouloir rétablir une constitution qui reste quand même discriminatoire?

  1. La diaspora tchadienne

Tout au long des trois décennies qui ont précédé la mort du Président Deby, la diaspora tchadienne a été assurément la force vive la plus active et la plus critique de toutes les autres, du fait certainement de sa liberté d’action et d’expression. Malheureusement, certains membres de la diaspora, ignorant la réalité du terrain, se laissent parfois emporter par des considérations subjectives qui les poussent à la culture de la haine et à l’incitation à la violence plutôt que de prôner la paix et la cohésion sociale. Sont-ils seulement conscients des conséquences de leurs démarches? Comme disait Ghandi à juste raison d’ailleurs, « qui connait la mort a plus de responsabilité devant la vie » et surtout poursuivait-il : « Commencez par changer en vous ce que vous voulez changer autour de vous ». La triste réalité est qu’une guerre si elle devait s’éclater, ne saurait faire des victimes sélectives en fonction de leur degré de culpabilité. Est-il nécessaire de rappeler que si le Tchad est ce qu'il est aujourd'hui (avant dernier pays le plus pauvre de la planète malgré ses immenses ressources), c'est quand même par la faute de beaucoup de ses propres fils et filles, toutes obédiences confondues? N'est-il pas temps que chacun fasse sa propre autocritique, son mea-culpa en se demandant ce qu'il aurait dû faire quand il en avait l'opportunité. 

  1. Les personnalités ressources

Les personnalités ressources ne doivent pas non plus attendre de se faire inviter à la table des négociations pour émettre leur opinion. Elles doivent participer activement et contribuer généreusement à bâtir l’édifice national de la paix et de la stabilité politique et ce, indépendamment de leur position géographique ou rang protocolaire

En somme, le pari qui s’annonce difficile n’est pas irréalisable, pourvu que tout le monde y mette du sien.

À bon entendeur salut !

Hissein Idriss Haggar

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