dimanche 13 juin 2021

Deux victimes de la répression des manifs témoignent

Mai 18, 2021

Depuis la prise de pouvoir par le Conseil Militaire de Transition (CMT), le 20 avril, N’Djamena vit au rythme des tensions. Différentes manifestations ont été organisées. Et une répression aveugle s’en est suivi. Les victimes témoignent.

Quartier Chagoua dans le 7e arrondissement de la ville de N’Djamena. Il est 10h47mn ce 13 mai. Raïs Kim, artiste rappeur, nous reçoit chez lui. Sa maison n’a pas d’électricité depuis 2 jours. C’est dans un salon bien chaud qu’il nous accorde l’entretien.

Depuis l’officialisation de la candidature de feu Idriss Déby Itno à la présidentielle d’avril 2021 pour un sixième mandat, Raïs Kim, artiste-rappeur, s’est mobilisé contre ce mandat qu’il qualifie de trop. Il a participé à plusieurs marches pacifiques. Des marches qui ont toujours dégénéré.

Le 27 avril dernier, il est sorti encore manifesté. Cette fois, pour dire non à la prise de pouvoir par le CMT après l’annonce de la mort du président Deby Itno le 20 avril passé. Mais ce jour, les choses ont mal tourné pour celui qui est considéré comme un artiste engagé et grand mobilisateur.

Ce 27 avril, Raïs Kim, aux côtés des autres manifestants, entame la marche devant le Lycée Jimmy Carter sur l’avenue Pascal Yoadimnadji. Direction, l’espace Fest’Africa. « Sur le chemin, on a été intercepté premièrement par les forces de l’ordre. Ils ont essayé de nous disperser à coups de gaz lacrymogènes. Nous avons résisté pour continuer notre marche », raconte-t-il. Arrivée sur le croisement de l’axe CA7, poursuit-il, son équipe est prise en tenailles par trois (3) groupes de forces de l’ordre. « Mais on a toujours résisté. Et là, il y a eu des tirs de sommation », dit l’artiste. Coincés, Raïs Kim et son équipe prennent le large du côté du fleuve Chari. C’est là où il a été la cible d’un tir à bout portant.  « L’agent a pris l’arme de son ami qui avait tiré deux balles de sommation. Il s’est mis à genou et il a dirigé son arme vers moi », dit la victime. Il enchaîne : « je pensais que c’était les gaz lacrymogènes qu’il allait tirer donc  j’étais serein. Du coup, je me rends compte que je saigne au niveau de ma cuisse. Les amis ont constaté automatiquement que c’était une balle réelle qui a transpercé ma cuisse. » Grâce à ses compagnons, il a été transporté au centre de santé d’Habbena où il a reçu les premiers soins. Son malheur ne s’est pas arrêté là.

L’artiste affirme qu’il a été contraint de vivre caché pendant 2 jours avant de regagner son domicile. Car, dit-il, des agents (il ignore leur corps d’appartenance) le traquaient. Aujourd’hui, Raïs Kim se porte bien, sa plaie est cicatrisée. « J’ai le moral haut et je suis encore doublement engagé et prêt parce que même le 8 mai dernier, j’étais sorti pour la marche de Wakit Tama ». Il annonce en même temps que le 19 mai, il sera encore dans les rues. Ce,  « jusqu’à ce que nos revendications puissent avoir un écho favorable ».

Au quartier N’guéli dans le 9e arrondissement, c’est Madjirébaye Hervé, enseignant de philosophie et écrivain qui nous accueille. Lui aussi a été victime de violences policières et militaires. Sous un arbre et dans un calme pesant, il nous raconte son calvaire.

« C’était le samedi 8 mai, le jour de la manifestation. Mais je n’étais pas parmi les manifestants », dit-il. Vers 17heures, Hervé, après une visite à la maison familiale au quartier Chagoua, rentrait tranquillement chez lui à N’guéli. Arrivé à la hauteur de l’ambassade des États-Unis, il est interpellé par un de ses cousins. « Donc j’ai dû ralentir. Je roulais à 15-20Km heure. Le policier qui était en faction à cet endroit pensait que je voulais m’arrêter. Il m’a demandé de faire demi-tour pour aller voir mon cousin avec qui je causais tout en avançant. Je lui ai répondu que la voie est à sens unique donc je ne peux pas faire demi-tour. Il me dit dans ce cas il ne faut pas non plus que je m’arrête. Je lui ai répondu que  je ne suis pas en train de m’arrêter », relate-t-il.

Chemin faisant, il tombe sur un deuxième policier qui, cette fois, l’arrête et  coupe le moteur de sa moto avant de le lui retirer la clé de contact. Celui-ci l’accuse d’avoir injurié son collègue. « Je lui ai dit non je n’ai pas insulté votre collègue », lui rétorque Hervé. La victime croyait qu’il y a eu malentendu, « parce que je parlais au même moment avec mon cousin et avec le policier. Donc mes paroles et mes gestes à l’endroit de mon cousin, il les prenait pour son collègue », analyse-t-il.

Le ton monte. Selon la victime, le policier a commencé par la bousculer sur la moto. Et lorsqu’il est descendu, celui-ci lui braque son arme. Réflexe, Hervé lui saute dessus pour éviter qu’il ne lui tire dessus. Car, justifie-t-il, dans la plupart des cas où des agents de force de l’ordre déployés devant des institutions braquent leurs fusils sur des civils se sont soldés par mort d’hommes. « J’ai appelé au secours et leur chef est arrivé », indique-t-il. Et c’est là que son calvaire a commencé. « Ils m’ont pris pour m’amener au kiosque leur servant de poste. Ils ont commencé par me bastonner. Ils voulaient absolument m’atteindre à la tête. Heureusement j’avais mon casque bien attaché à la tête », affirme-t-il. Mais d’après lui, ses bourreaux ont voulu lui retirer son casque pour continuer leur sale besogne.  « De là j’ai profité pour leur dire qu’il y a des caméras installées qui filment tout ce qu’ils font. Ils ont pris peur et m’ont laissé dans le kiosque. Ils ont fait appel à la base du GMIP et un véhicule est venu me chercher quelques minutes plus tard »,

À la base du GMIP, il sera gardé dans une cellule de deux mètres et demi sur deux, pendant quatre jours.  Durant ces jours de détention, la victime avoue qu’elle a été bien traitée. « J’ai trouvé des agents qui m’ont traité de façon correcte. Tous ceux qui se sont relayés ont pris le temps de m’écouter. C’est ce que j’ai vraiment apprécié »,  dit Hervé. Entre temps les commandants refusent de l’écouter détailler sa version. « Pour eux je suis un terroriste, un point un trait. Un des policiers m’a clairement dit que mon dossier est déjà préparé pour qu’on me transfère au bagne de Koro-Toro ».

Au quatrième jour, Hervé a été transféré au commissariat central. Présenté à un directeur de service, il a été relâché après que son passeport n’ait été réclamé. Mais pour Hervé, l’inquiétude demeure. « J’ai été accusé de terrorisme, de rébellion. Je ne sais pas si je serai fiché ou encore suivi par des services spéciaux »,  lâche-t-il.

Il n’y a pas que ces deux. Des centaines de personnes ont été victimes de la bavure policière durant cette série de manifestations. Les marches pacifiques donnent lieu souvent à des répressions disproportionnées. Celle du 27 avril par exemple s’est soldée par la mort de 15 personnes selon les organisateurs et 6 selon les autorités de la transition.

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