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Yaya Dillo, l’ambitieux neveu rebelle

Mar 07, 2021

Il a marqué les actualités de ces derniers jours. Yaya Dillo (YD) est une énigme pour certains. Et un mélange d’ambition personnelle et d’âme rebelle pour d’autres. Qui est Yaya Dillo? Quel a été son parcours? Quels sont ses liens avec le pouvoir du président Deby Itno? Portrait d’un neveu ambitieux qui adore braver ses oncles.

Dans les années 2000, mécontent Yaya Dillo disait à un compatriote étudiant à l’Université d’Ottawa, suite à l’emprunt d’un manuel et à la manière de sa remise, « tu devais me remettre l’ouvrage main à main. Il ne fallait pas remettre à mon cousin. Non, il ne le fallait pas. Tu sais il ne faut pas me mettre au même rang que ces jeunes. Je suis appelé à jouer un grand rôle dans l’avenir de notre pays ». Ces propos prononcés il y a une dizaine d’années sonnent aujourd’hui comme un programme politique, avant l’heure, dont seul l’auteur était convaincu. Il exigeait déjà de la considération de la part d’un ami. Et surtout d’un compatriote. L’histoire de Yaya Dillo, c’est l’histoire d’un neveu timide, téméraire, sûr de son destin politique, mais dont personne n’accordait de crédit. Il devait donc se construire un parcours dans l’adversité familiale. Et en engageant le bras de fer avec des oncles trop envahissants.

Comme la plupart des enfants du désert, il est difficile de dire avec précision où et quand est né Yaya Dillo. Dans son dossier de candidature déposé à la Cour Suprême, il est, selon cette institution, mentionné dans son acte de naissance établi par jugement supplétif qu’il serait né en 1974 à N’Djamena. Dans l’interprétation de l’arbre généalogique Tchadienne, il est par le sang, neveu des frères jumeaux Tom et Timane Erdimi parce que fils de leur cousin germain. Et par sa mère et son père, le neveu et petit-fils du président Deby Itno. Ce lien expliquerait peut-être les difficultés de freiner les ardeurs de ce neveu un peu trop ambitieux. Un peu trop rebelle.

En 1989, alors adolescent âgé de 15 à 16 ans, il rejoint la rébellion de nul autre que l’actuel président Deby Itno. Yaya Dillo était ce qu’on appelle aujourd’hui un enfant soldat. Sur le terrain, il piaffait d’impatience d’assister au combat dans la lutte contre la dictature de l’ex-président Hissène Habré. Ses supérieurs hiérarchiques, ses parents et ses amis ne voulaient pas le laisser participer aux combats. Ils lui confiaient l’ingrate tâche de garde malade et de gardien des soldats ennemis faits prisonniers. Le jeune combattant ruminait sa frustration jusqu’à l’entrée triomphale des rebelles dans la capitale tchadienne, N’Djamena.

1er décembre 1990. Après la chute de la dictature, Yaya Dillo se débarrasse de sa tenue d’enfant soldat. Il reprend le chemin de l’école sous les conseils de son entourage à la tête duquel ses oncles les jumeaux Erdimi. Assidu et studieux il est admis au baccalauréat série C scientifique.

Dans les années 98, l’immense espoir démocratique qu’a suscité l’arrivée du Mouvement Patriotique du Salut (MPS) commence à s’estomper face aux réalités du pouvoir. C’est le temps de la déception et de la remise en question. L’exercice du pouvoir est difficile. Dans un pays sans grandes ressources, c’est encore mille fois plus difficile. Arriva le moment du grand départ de jeunes vers l’ailleurs. Une grosse vague d’immigration quitte le pays. Certains pour les études, d’autres pour simplement fuir une société sans espoir. Yaya Dillo choisit de partir pour le Canada. Il a la ferme intention de continuer ses études universitaires. Il s’inscrit en Génie Électrique et télécommunications à l’Université d’Ottawa. Il sort ingénieur avec deux profils.

2005-2006. C’est le retour au pays. Auréolé de ce diplôme d’ingénieur d’une prestigieuse université nord-américaine Yaya Dillo croyait être accueilli les bras ouverts par le régime. Il est surpris d’être ignoré. Pis, une pluie de reproches lui tombe dessus pour avoir écrit quelques articles critiques envers le pouvoir. Un régime qui, selon lui, prenait des décisions souvent injustes et impopulaires. Il encaissait le coup sans broncher. Sans laisser filtrer sa colère, lui qui a sacrifié son adolescence pour installer un oncle au pouvoir.

2007. Le clan au pouvoir se divise. Ses oncles, les jumeaux Erdimi sont accusés de coup d’État. Une grosse partie des militaires se rebellent. Ils gagnent le maquis aux confins du Darfour au Soudan. Yaya Dillo est parmi la troupe. Il sent son heure arrivée. Il s’impose comme porte-parole des insurgés. Il est partout sur les ondes radiophoniques, surtout la radio française RFI. Il prend goût. Il profite selon les acteurs d’antan pour créer le Socle pour le changement l’unité nationale et la démocratie (Scud), mais en réalité il est, dit-on, le faux nez des tontons Erdimi. Les vrais leaders de cette rébellion ce sont eux. Sur le terrain, un bras de fer s’engage entre lui et ses oncles. Dillo refuse de céder et réclame la paternité du mouvement. De conciliabule en conciliabule, il est éjecté. Un autre mouvement le Rassemblement de Forces pour le Changement naît sur les cendres du Scud. La bravade est faite. Elle est assumée. Yaya Dillo est arrêté. Il est prisonnier de ses oncles dans la jungle du Darfour. Il est soupçonné de vouloir saboter la rébellion en informant son autre oncle, le président Deby Itno, des faits et gestes des rebelles. Les sages de la communauté apprennent la nouvelle, ils se rendent sur le terrain et négocient. Ils n’obtiennent pas sa libération, mais il est remis aux alliés soudanais. Il est transféré à Khartoum, la capitale soudanaise. Le président Deby Itno envoie des émissaires, négocie et obtient sa libération. Il est rapatrié à N’Djamena. Et brandi comme un trophée arraché aux rebelles. Comme une preuve que la lutte armée est une aventure sans lendemain.

2008-2009. En contrepartie de son ralliement, Yaya Dillo est nommé ministre d’État au ministère de l’Agriculture, ensuite ministre des Mines et de l’Énergie. Plusieurs fois conseiller à la présidence. Il s’attelle à sa tâche, prend de l’assurance et est convaincu d’avoir un destin politique. Son étoile palie, il est éjecté du gouvernement. Il chôme quelque temps. On lui trouve un point de chute comme Représentant Résident de la Commission économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac). Il ne semble pas s’épanouir à ce poste. Certaines sources affirment qu’il a démissionné de cette responsabilité. Alors que d’autres disent qu’il a été remercié.

Yaya Dillo avait un objectif : légaliser le parti qu’il a créé disent ses proches pour se présenter aux élections d’avril prochain. Ils affirment que les autorités n’ont jamais voulu légaliser ce parti. L’intéressé s’est alors trouvé une mission via les réseaux sociaux (RS) : il critiquait violemment la Fondation Grand Cœur (FGC) de la Première dame Hinda Deby Itno et par ricochet dénonçait la mal gouvernance et n’épargnait pas le Maréchal Idriss Deby Itno. Cela hérissait le Palais Rose qui, selon des indiscrétions, échafaudait des plans pour le faire taire.

Ces dernières années Yaya Dillo s’est réfugié dans la pratique rigoureuse de l’islam rigoriste sans décrocher de son dada de toujours : la politique. Ceux qui le connaissent disent que la religion l’a changé. Et qu’elle lui a donné ce qui lui manquait : de la sincérité et de la détermination. Il y quelques jours il dépose sa candidature à l’élection présidentielle et alimentait sa page Facebook par ses sorties virulentes à l’encontre de la FGC. C’était trop pour le Palais.

Samedi 27 février, un scout de sécurité constitué de blindés est envoyé au domicile pour arrêter ce neveu rebelle et ambitieux. L’opération tourne au fiasco. Dimanche matin 28 février, Yaya Dillo annonce sur les RS que son domicile est attaqué. Quelques minutes plus tard, il récidive « ils viennent de tuer ma mère et plusieurs de mes parents ». Cette mort crée un chiisme et un séisme au sein du clan. Internet est coupé. La capitale tchadienne, N’Djamena est isolée du monde. Le neveu rebelle n’est pas arrêté. Il est exfiltré. Personne ne sait où il se trouve. Le Maréchal serait furieux suite à la mort de sa cousine, la mère de Yaya Dillo. Ce dernier, dit-on, brave le président soutenu par des gradés du clan. À la place mortuaire, la peine est lourde. Les N’Djamenois s’interrogent. Et lâchent dans les causeries, « Dillo serait-il le lionceau ? » La ville bruisse des rumeurs. Une seconde, Internet est encore coupé. Une seconde fois, il est encore rétabli. Les rumeurs courent toujours. Cette bravade du neveu rebelle réserve encore des surprises.

 Bello Bakary Mana