dimanche 13 juin 2021

Réseaux sociaux tchadiens, solution à la haine

Sep 03, 2020

Il y a quelques semaines, un colonel fou et assuré de son impunité a assassiné son jeune compatriote. Un mécanicien selon certaines sources, un simple badaud selon d’autres. Une minute après son odieux crime, un groupe de jeunes gens l’a lynché et a mis les images sur les réseaux sociaux tchadiens (RST). C’était l’ébullition. C’était un acte odieux de plus, sur le crime odieux de trop.

Depuis un temps, le feu couvait sur les RST. Pas par le fait de la nouveauté de ces réseaux, mais par la facilité et la liberté que procure cette technologie. L’esprit tchadien étant belliqueux, dit-on, la mauvaise utilisation des RS a trouvé sa niche grâce à la lâcheté de l’anonymat. Certains feignent de ne rien comprendre à ce phénomène dangereux. D’autres pensent, jusqu’aux récents évènements du marché de champ de fil, qu’il valait mieux cette utilisation maladroite que rien du tout. Puis, d’autres, extrêmes, ne jurent que par la censure pure et simple. Bref, l’usage des RS est devenu inquiétant, voire menaçant pour l’existence de notre Tchad éternel. À quoi sert Internet? En quoi est-il utile? Qu’est-ce qui s’est passé dans la tête du Tchadien? Quelle solution pour préserver le pays d’un cataclysme en gestation dont personne n’en sortira vainqueur?

Importance du Net

Internet fait partie de nous. Il nous a conquis. Le Tchad comme le reste du monde ne peut se passer de ce formidable outil indispensable à nos vies de tous les jours, à notre épanouissement personnel et au développement du pays. Internet contribue à rendre le monde agréable à vivre. Et rendre aussi le Tchad agréable à vivre, renforcer notre fameux vivre-ensemble.

Pour un pays pauvre comme le nôtre, il est aussi vrai que pour l’instant, Internet semble être un luxe, l'affaire d’une minorité, mais cette prétention est de plus en plus démentie par les réalités du pays. Même nos vieilles mamans, au marché, parlent les yeux étincelants de curiosité, de « donés », « pecebok», « fatsap » (donnés, Facebook, Whatsapp), etc. Cela dénote de l’importance qu’a prise cette technologie dans notre quotidien.

Internet est une technologie unique en son genre. Elle permet de disposer de plateformes pour l’innovation, la créativité et les opportunités économiques. Internet permet, avec un peu d’intelligence et de volonté, à améliorer la qualité de vie des Tchadiens. Il est utile pour la recherche universitaire et la recherche d’informations pour l’innover dans tous les domaines. Internet nous permet de communiquer de façon rapide et instantanée. Il ouvre et multiplie le champ du possible à l’infini. Il rapproche de tout, ouvre le monde à tous avec ses formidables outils : Facebook, Twitter, Instagram, etc. Au lieu d’en profiter pour en faire bon usage, beaucoup des Tchadiens, heureusement minoritaires, l’utilisent mal.

La haine

Ce qui se passe dans les réseaux sociaux tchadiens est guidé par la haine. La haine dans son visage le plus hideux. La haine de l’autre. La haine de soi. La haine de tous. La haine de son pays. Pour le cas de champ de fil, c’est la haine d’un homme envers un autre homme. Le colonel est un homme rempli de haine. Un homme qui se sent au-dessus de la loi. Cet évènement est l’addition de nos haines catapultées au regard du monde. La réaction de jeunes était aussi de la haine. Nous les avons tous vus hargneux animés par le seul esprit de venger leur frère mort. La haine dure. La haine pure. La haine au visage juvénile tellement la douleur et le sentiment d’injustice d’avoir perdu un être proche leur ont fait perdre la tête. Ce colonel qui est censé protéger le défunt a lui aussi perdu la tête. Pour une histoire de ferraille. Pour une affaire de quelques sous. C’est fou.

L’image de l’assassin ensanglanté, titubant, niant son crime est la personnification même de l’impunité. L’impunité incarnée qui nous parle en psalmodiant de stériles regrets. Le drame dans ce drame, c’est que presque personne n’intervient pour le secourir en calmant cette foule de jeunes emportée par la haine. La vindicte populaire. Oui, la justice populaire a fait place à la Justice. Beaucoup n’y croient plus en ce pays, en sa Justice. Ils se font alors justice.

Les images de l’assassin et des jeunes donnent froid au dos. Glace le sang. Ils nous enlèvent à tous un peu plus de notre humanité, un peu trop de notre âme tchadienne. À qui la faute? À nous tous. L’esprit tchadien si fraternel est mort disait un frère. Un autre le reprend, il est mort depuis fort longtemps.

À ces cruelles images a suivi un emballement dans les réseaux sociaux. Une explosion des attaques communautaires. Des groupes ethniques sont doigtés, qualifiés de tous les noms d’oiseaux mettant à mal le peu d’espoir qui nous reste à se rapprocher. À simplement s’aimer entre eux. Tribunal populaire. Tribunal tribal. Tribunal virtuel. Il y a quelque chose de diabolique dans les messages sur RS.

À cela, il faut ajouter la prolifération des nouveaux médias à base ethnique sur Internet. Il y a entre autres : Béri média, Toubou média, etc. Ces soi-disant médias passent leur journée à glorifier leurs communautés par toute sorte de subtilités. Ceux qui les animent ne représentent aucune communauté. Ils n’ont reçu aucun mandat, d’aucun groupe. Ils s’autorisent tout, sans avoir l’autorisation de personne. Nous sommes par nos proximités, notre culture, une société métissée. Une société mélangée. Nous sommes des « sangs mêlés ». Des tricotés serrés. Et l’avenir est dans le métissage disait le poète-président, Léopold Sédar Senghor.

Le Tchad est un pays magnifique. Un pays de diversité. Un carrefour culturel où se croisent toutes les origines de tous les horizons. Une richesse extraordinaire qui n’attend qu’un souffle positif. Les Tchadiens sont des gens bien. Ils ont des qualités humaines remarquables : l’amitié, l’hospitalité, le partage, la solidarité, la retenue, la dignité et d’autres valeurs insoupçonnées. Des valeurs disparues dans la plupart des contrées. Mais elles sont encore jalousement défendues par plusieurs d’entre nous. Nos grandes qualités font face à de grands maux : l’individualisme, le népotisme, le clanisme, le tribalisme, le matérialisme a tout craint, etc.

Les Tchadiens ont beaucoup souffert des déchirements entre eux. Des chicanes attisées par des hommes politiques à la recherche de leur propre gloire. Prêts à tout pour y arriver. Prêt à tout pour s’y accrocher. Les calculs politiques de certains de nos compatriotes tapis dans les salons doux à l’étranger sont malsains, insensés et surtout suicidaires lorsque ces calculs attisent les braises de la haine tribale. Mener des combats politiques, oui. Les mener de manière loyale et noble, oui. Rien ne peut justifier des engagements qui mêlent des sentiments tribaux à des évènements malheureux. L’engagement politique est un droit absolu. La liberté de s’exprimer, de choisir est notre Bien commun. L’engagement politique est à l’honneur de ceux et celles qui veulent servir leurs pays au plus haut niveau.

Le Tchad va bien? Va mal? Ce sont des interrogations légitimes. Chose certaine, il ne va pas bien comme on l’aimerait. Les détournements des deniers publics et les tares que charrie le pays sont des faits irréfutables. Ils parlent d’eux-mêmes. Même le président Deby Itno l’a reconnu publiquement. Et à plusieurs reprises d’ailleurs. La dernière fois, c’était à l’occasion de son élévation à la dignité de Maréchal.

L’usage malpropre des RS, menace le Tchad éternel. Ce pays est menacé par le communautarisme. Il est menacé par notre aveuglement d’aimer son ethnie plus que son pays. Il est menacé par nos inconsciences qui engendrent la détestation de ce pays qui n’attend que d’être aimé. Il est menacé par le manque d’amour envers les gens ordinaires qui peuplent ce pays. Ils sont à bout de souffle. Ils n’y croient plus. Il faudra recommencer à leur apprendre à espérer. Leur expliquer que le Tchad est une espérance infinie. Que la cohésion nationale est le socle sur lequel, il faut continuer à construire ce pays malgré toutes les difficultés et les mésententes. Qu’il ne faut pas le détruire à coup de messages haineux sur les RS.

Solutions

« L’amour seul ne solutionne pas. Le pouvoir seul ne suffit pas. L’intelligence seule n’aboutit pas. Il faut une combinaison des 3 », dit une sagesse peule. Les autorités tchadiennes doivent changer leurs approches des RS. La censure n’est pas la solution. L’interdit attire les hommes plus qu’ils ne les découragent. La censure est dépassée. L’interdit est impossible aujourd’hui. Alors que faire?

D’abord, il faut organiser un « Grenelle sur la liberté d’expression et l’usage des réseaux sociaux ». Parler des bienfaits de l’Internet. Se demander pourquoi ce formidable outil est devenu le lieu d’expression des frustrations des Tchadiens? Inviter des experts tchadiens et étrangers pour en débattre et proposer des solutions.

Avant cela, il faudra s’atteler à libérer encore plus et rendre plus accessibles les RS en forçant les fournisseurs privés à baisser les coûts de connexions par tous les moyens, même par la loi.

Ensuite, créer un grand ministère exclusivement réservé aux questions liées à Internet. Par exemple, créer un ministère des Nouvelles Technologies, de l’Économie numérique et du Bon usage des réseaux sociaux. Il aura pour mission d’implanter définitivement une culture de l’Internet, à faire émerger une véritable économie numérique, à attirer les jeunes africains à s’établir au Tchad à investir et s’investir dans le numérique.

Aussi, il faudra toiletter les médias publics qui croulent sous le laxisme, le favoritisme, l’amateurisme et la résistance aux changements, etc. Il faudra leur donner un nouvel élan avec de nouveaux hommes et de nouvelles femmes. Déjà, ces médias, par leur propre faute, sont doublés à leur droite par des initiatives privées. Et à leur gauche par les RS et les médias dits citoyens. Il faudra donc leur assigner la mission de sensibiliser les Tchadiens sur la mauvaise utilisation des RS. Cette mission doit s’effectuer dans une totale liberté journalistique à travers des émissions éducatives, politiques, sociétales où rien n’est tabou, mais tout est abordé avec professionnalisme.

Enfin, il faudra que les autorités ne se précipitent pas dans les bras des premiers « affairistes » flairant une opportunité d’affaire. Il ne s’agit pas d’une banale question de marché. C’est une question de survie, de notre cohésion sociale et de notre existence. Toute solution précipitée n’apportera aucune réponse durable. Il faut se donner le temps de la réflexion et des propositions avec des gens sérieux et professionnels.

Bello Bakary Mana

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