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Affaire Hissein Habré : et si l’Afrique refusait la justice ?

Written by  Déc 30, 2005

Dans le débat autour de l’affaire Habré, les Africains ont montré beaucoup d’enthousiasme et cela semble montrer l’évolution de l’opinion publique africaine. Une opinion qui se doit de grandir et de s’imposer parallèlement au ‘’syndicat des chefs d’Etats’’ à qui le Sénégal a décidé de confier Habré. Or, notre opinion évolue-t-elle dans le bon sens ? Est-ce qu’elle soulève le bon débat, quand en majorité on refuse la « justice des blancs » sans vouloir réclamer la nôtre ? C’est ce que montrent les positions nombreuses et passionnées de nos frères qui, pour la plupart, ne connaissent ni le Tchad, ni Hissein Habré.

Il convient de rappeler que l’histoire du Tchad, celle de ses injustices n’a pas commencé en 1982, et donc pas avec Hissein Habré. Pour une raison ou une autre, ce dernier n’a pas cherché, à son arrivée au pouvoir, à parcourir les pages de l’histoire pour déterminer les responsabilités, potentiellement nombreuses, de ses prédécesseurs dans les massacres des populations civiles entre 1960 et 1982. Pas plus que Deby ne cherche aujourd’hui à passer au crible de la justice ceux qui ont gouverné avant lui. Cela est d’ailleurs une coutume qui caractérise tous les régimes.

En réalité, il n’y a jamais eu de vraie rupture politique entre les régimes successifs depuis 1960 en termes de projets nouveaux et novateurs qui nécessiteraient, comme cela fut le cas au Mali, la détermination des responsabilités des anciens dirigeants dans la persécution et les pillages. Il est logique qu’un régime qui s’attèle à commettre les mêmes bavures que le précédent ne cherche pas à le juger. Dans le cas contraire, la jurisprudence ainsi établie s’appliquerait à lui par la suite. Ainsi donc, les Tchadiens n’ont jamais connu de régimes de rupture politique. Au Tchad, aucune victime d’un tortionnaire politique n'a obtenu que le coupable soit traduit devant la justice, et ce depuis l'indépendance. Pire encore, les acteurs d’un précédent régime intègrent élégamment le nouveau système sans qu’on émette le moindre murmure sur leurs actes antérieurs. Ceux qui ont obtenu justice l'ont fait eux-mêmes par des règlements de compte personnels. Par exemple, en 1985 à Moundou (sud du Tchad) a eu lieu l’exécution publique d'un ancien tortionnaire par le benjamin de la famille victime d’un massacre en 1979. Comme quoi, nos ‘’révolutions’’ n'ont rien révolutionné.

Bien sûr, la tolérance et les amnisties sont nécessaires pour qu’un peuple s’habitue à se supporter, à ne pas être dur envers lui-même. Mais ceux qui ont pensé à l’amnistie pour résoudre leurs problèmes sont ceux qui s’engagent à écrire leur histoire sur de nouvelles pages et donc à  exclure d'éventuelles excuses (si elles existent) de ceux qui diraient  qu’on aurait mieux fait de ne pas trop creuser au risque de raviver les tensions. Non, nos dirigeants griffonnent chacun sur les pages de leurs prédécesseurs. Les assassins de Tombalbaye l’ont tué parce qu’ils ont jugé qu’il n’y a rien à lui reproché, c'est-à-dire qu’il n’est même pas utile pour répondre de ses actes devant la justice. Et on sait, à ce propos, que beaucoup de Tchadiens ont souffert pendant son règne, personne n’a bénéficié de la justice parce que ceux qui ont chassé Tombalbaye ne l’ont pas fait à cause de ses résultats politiques, sinon ils l’auraient arrêté vivant, ou même jugé après sa mort. La même logique s’applique aux régimes successifs et les populations victimes des abus n’ont jamais eu une tradition de confiance dans la justice.

On peut donc comprendre qu’au Tchad, obtenir justice d’un abus politique est un luxe que seul peut s’offrir celui qui est fort. Et donc comment saisir le cas de Hissein Habré dans ce contexte pour éviter de verser dans l’arbitraire ? Déjà, un doute tombe : les Tchadiens n’ont jamais cherché à le juger, parce qu’ils ne sont pas habitués à une telle tradition, luxe dont ils sont privés depuis 1960. Il convient d’observer l’indifférence populaire face à la question pour s’en convaincre. Telle n’est pas non plus la volonté du gouvernement tchadien, même si Deby affirme, pour ne pas réagir le dernier, qu’il faudra extrader Habré en Belgique. Aussi, la fin de l’impunité ne semble pas pour demain quand on considère les discours des opposants qui affirmaient simplement qu’il faut « balayer Deby » ou encore « Deby doit partir » (Yaya Dillo). Cela sous-entend qu’on ne lui reproche que son fauteuil après 15 ans de règne, Drôle de façon de faire de la politique, on ne prévoit même pas un audit dans l’éventualité d’une succession !

Pour le cas de l’ancien président tchadien, il convient d’abord de dissocier le contexte actuel (médiatisation des rapports internationaux, mutation de l’opinion africaine) du fait que ce cas n’a rien de banal par rapport à ce qu’ont commis ou commettent certains autres tortionnaires africains. L’affaire Habré peut être une affaire tristement banale en Afrique quand elle cesse d’être médiatisée et politisée.

Cependant, quand le débat se place sur un terrain africain, on doit d’abord exiger qu’on puisse agir raisonnablement. La justice est une denrée rare en Afrique, une matière à laquelle tout le monde a droit mais que l’égoïsme réserve aux aristocraties gouvernantes. Rappelons que c’est parce qu’on se prive de justice que nos frères se sont fait tirer comme des lapins à Melilla, et même ceux qui réussissent à arriver chez les autres le font pour échapper à nos injustices socioéconomiques, politiques et culturelles. Le lien peut être fait avec le cas Habré : où étions nous, où étaient les Chefs d’Etats africains quand des citoyens africains ont demandé à la justice sénégalaise de juger Habré, où étaient nos intellectuels, surtout sénégalais, pour imposer le débat quand une personne se sentant victime demande justice et que celle-ci lui répond qu’elle ne l’aura pas ?  Ces victimes, comme les malheureux de Melilla, sont simplement allé chercher justice de l’autre côté de la Méditerranée là où elles pensaient la trouver et en jouir pleinement.

Il n’y a qu’un Tchadien qui aime vraiment son pays qui puisse saisir agréablement l’admiration des Sénégalais pour Hissein Habré qui, faut-il le noter, même accusé, fut un grand homme dans notre histoire. Il a défendu et gagné une cause tchadienne avant même que la Justice internationale ne reconnaisse au Tchad son territoire spolié par la Libye. Cependant, la construction africaine devant se faire sur des bases saines et dans le respect des droits de l’homme, quel que soit sa place dans l’histoire, un Africain doit en conséquence répondre de ses actes quand on l’accuse de crimes.

Or, le manque de courage, à chaque fois qu’on nous met au défi d’un acte historique, nous a valu encore l’humiliation quand un petit pays comme la Belgique nous amène à débattre sur nos maux, ne sachant sur quel pied danser et versant dans le sensationnel. N’est-ce pas là le manque de grandeur qui est le fait de méconnaître, sans modestie, son déficit juridique au lieu de reconnaître le mérite de ceux qui sont en avance dans le domaine ? Et tout ça, parce que les autres ont mené le débat avant nous et à notre place, parce que l’UE dont nous voulons suivre l’exemple pour l’UA a d’abord commencé par la question des droits de l’homme et de la démocratie. Ne devons-nous pas garder l’émotionnel pour des lendemains meilleurs ? L’important si on saisit bien ce qui se passe avec l’affaire Habré, c’est de construire quelque chose en Afrique pour que les Africains puissent enfin croire à quelque chose, qu’ils n’aillent pas quémander ailleurs et qu’on puisse garder une courtoisie honorable avec le reste du monde. N’est-ce pas Pr Malick Ndiaye et Pr Moustapha Cissé ? Je ne vous accuse pas de vous opposer à l’extradition de Habré en Belgique, mais je pourrais valablement le faire pour vos silences comme tant d’autres intellectuels face au déficit judiciaire dans votre pays et en Afrique.

Le malaise des autorités sénégalaises face à la décision inactive de la justice, peut témoigner de l'évolution de la démocratie sénégalaise, et celle de l’opinion africaine en général même si on n'a pas posé le débat de façon valable partout. Extrader Habré sans l'aval de la justice peut sembler difficile, ne pas le faire ne grandit guère au contraire, car la justice a laissé la question en suspens. Le gouvernement sénégalais s’est trouvé dans une situation compréhensible sauf, effectivement, quand il cherche à résoudre le problème sans procédure. Agir, comme l’a fait le Sénégal, au-delà d’une certaine limite de procédure normale serait bafoué les droits de Hissein Habré lui-même.  Et en plus, même le plan B ne rend pas service à la justice : remettre l’affaire devant les Chefs d’Etats africains, ce serait politiser davantage le problème. Et sur ce point, les esprits naïfs sont aussi bien au Sénégal qu’au Tchad. Dans ce pays, une décision collégiale de chefs d’Etats pour le jugement de Habré peut être assimilée à une manœuvre de Deby. Et si la décision est allée dans ce sens, ceux qui connaissent le Tchad pourront s’inquiéter valablement pour ce pays fragile où le fait tribal occupe une place de choix en politique.

D’ailleurs, au nom de quelle procédure, de quel principe, un sommet politique d'une organisation régionale décide d'une question complexe mais avant tout purement juridique ? Il n’y a pas de doute qu’en se réunissant à Khartoum, les chefs d’états africains vont essayer de résoudre un problème qui sera d’abord à leur service avant celui de la justice. Ils vont d’abord tenter de résoudre le problème de Wade qui est aussi le leur. Si l’on veut poser un précédent concernant la justice, il est important qu’il provienne de la justice elle-même. Cela doit, à mon avis, mobiliser les juristes africains soucieux de la place du droit dans la construction africaine, car les politiques veulent les dépasser en la matière. Parce qu’elle concerne aussi l’impunité qui fait autant de victimes, la question devrait mobiliser la jeunesse africaine. La fierté africaine ne se réclame pas simplement d’une africanité, il faut des actes et ces actes concernent aujourd’hui la justice qui ne pourrait tolérer la dérobade. L’impératif de justice en Afrique n’attend pas et quand ce sont ceux qui contournent souvent le droit qui doivent régler le problème, les citoyens africains doivent veiller à ce que cela aille dans leur sens. Quel que soit le résultat du sommet de l’UA, il sera décisif : car il va décider si l’impunité a assez duré ou non. Dans le premier cas cela pourrait inspirer l’espoir, dans le cas contraire, autant faire le deuil de l’actuel projet panafricain, car la base s’avérera fade et creuse. L’Union Africaine ayant été amorcée en dehors du peuple africain, le devoir revient à ce peuple martyr d’exiger des valeurs pour défendre ses intérêts.

En somme, c’est peut être une aubaine que le problème soit renvoyé au niveau africain même si la justice et ceux qui vont en débattre ne partagent pas souvent les mêmes intérêts. Mais au niveau citoyen, la mobilisation peut peser et orienter les démarches politiques vers le sens de la justice qui est un impératif souvent absent en Afrique. On peut exiger, par exemple, que ce procès puisse se dérouler en Afrique pour faire profiter pédagogiquement nos populations du bénéfice auquel elles ont légitimement droit. Et ainsi nourrir valablement l’orgueil de ceux qui, dans l’émotion, croyaient à un africanisme vide, un africanisme béat ignorant qu’il ne faisait ni l’honneur de Habré, ni celui des autres africains.

M.D 
N'djamena, Tchad