jeudi 16 septembre 2021

N'Djaména-Malabo : petit pont de poussières et de misères

Written by  Juil 04, 2005

« N'Djaména-Malabo : petit pont de poussières et de misères »

N’Djaména-Malabo. Qu’est ce qui peut rapprocher ces deux villes de deux pays totalement différents ? Je crois que N’Djamena, ville poussière à l’architecture sahélienne, et Malabo, ancien comptoir colonial espagnole vieillissant de la côte atlantique devenue capitale de la Guinée équatoriale peuvent aisément être comparées. 

Il y a dix ans, la partie citadine de Malabo se limitait à ce qui est devenu son centre – ville aujourd’hui avec ses restaurants neufs, ses petites rues entièrement pavées et ses lampadaires. N’Djamena, il y a dix ans, montrait le visage d’une ville en pleine reconstruction après les affres des guerres civiles des années 80. Malabo, en ces temps-là, en dehors du centre-ville, ressemblait plus à un gros village de la savane tchadienne qu’à autre chose. Les gens qui l’avaient connue à cette époque, et qui connaissent aussi bien le Tchad, la comparaient volontiers à Kelo… en 1990.

Dix années plus tard, le boom pétrolier aidant, Malabo commence par prendre des allures d’une véritable petite ville, avec des rues entièrement bitumées, ses lampadaires, ses magasins et ses restaurants, des espaces verts et des zones nouvelles d’habitation en pleine construction. Tout dans la ville sent le pétrole à plein nez. Des immeubles poussent un peu partout, de nouveaux quartiers apparaissent chaque année, des hôtels et des restaurants sont inaugurés tous les six mois, un nouvel aéroport, un stade en construction, une université en chantier etc. Le pétrole ici, bien que mal géré comme un peu partout en Afrique semble avoir profité à toute ville. Il suffit pour s’en convaincre de voir le nombre de voitures en circulation dans la ville. Il y a une dizaine d’années, les statistiques officielles de la ville dénombraient juste une centaine de voitures. On compte aujourd’hui plus de 150 000 véhicules roulant en Guinée Équatoriale, dont plus de trois-quarts seulement à Malabo. La ville continue par connaître encore des problèmes d’alimentation en eau potable et en énergie électrique. Mais le tout nouveau complexe gazier construit par la société Marathon prévoit dans un avenir proche un système connectant la centrale thermique de la ville à ses propres usines de production électriques. Tout le monde s’accorde à reconnaître que l’évolution de la ville a été extraordinaire. Il reste à Malabo le défi de changer de culture pour passer du mode de vie villageois avec ses pesanteurs, à un mode de vie citadin, plus ouvert sur le monde et aux autres.

N’Djamena, je le disais, il y a dix années, avait alors fait mine de vouloir rompre avec son passé morbide et humiliant de ville assassine. Mais quelque chose a certainement dû se passer entre 1992 et 2005. La poussière et les dépotoirs sont aujourd’hui les principaux habitants de la ville. Chaque jour qui passe apporte son lot de saletés et de destruction. On détruit d’anciens quartiers soi-disant pour réhabiliter des rues ou créer des espaces verts pour en réalité simplement aménager des pâturages pour les moutons et les vaches des ministres et des nouveaux riches qui poussent chaque nuit dans la ville. Si Malabo a aussi le syndrome de la création du nouveau riche, N’Djamena semble être déjà rentrée bien loin dans la phase morbide de cette maladie qui a pour origine la corruption. La corruption en Guinée Équatoriale est aussi importante, et tous ceux qui viennent pour la première dans ce pays en expérimentent l’amère pilule dès leur première descente d’avion. Mais au Tchad, le mal a pris des formes et des proportions monstrueuses qu’il en a fini par dénaturer l’allure et l’architecture de notre capitale. L’indécence qui caractérise cette maladie (la corruption) se répercute jusqu’a sur les modèles de construction et de décoration de nos maisons. Les maisons « à étages », signe suprême de richesses s’il en est, poussent dans tous les quartiers, aussi bien dans ceux prétendument riches que dans ceux où la misère semble avoir investi toutes ses économies. Construire une maison à étages dans un quartier comme Arbou-Soulbak où dès que la fenêtre dépasse deux mètres on peut regarder dans les toilettes de son voisin. Cela est pire que le manque de décence. C’est un manque d’éducation. De toutes les façons, les N’djaménois et les Tchadiens dans leur grande majorité, ont oublié le sens du mot « honte ». Ou alors ils seraient nés après l’invention de ce mot par Dieu.

N’Djamena, ville cruelle, ville poussière, pour paraphraser Eza Boto, et plus près de nous, notre compatriote Nimrod Bene Djangrang. N’Djamena, condamnée à disparaître sans doute, par la faute de ses enfants, qui jouent à se faire peur toutes les nuits à coups de pistolets et de couteaux, et qui passent chacune de leurs journées à s’auto escroquer, à s’auto corrompre.

Il est vrai que Malabo n’est pas mieux lotie en termes de corruption. Mais en Guinée au moins, on remarque toutes de suite qu’il y a eu un effort, voulu et soutenu, pas encore avec toute l’énergie qu’il aura fallu, mais au moins cet effort a été fait. Et continue d’être fait pour donner une fierté à la ville. Chaque responsable guinéen, aussi corrompu soit-il, est fier de vous dire qu’il est guinéen, et qu’il travaille pour la Guinée. Je n’ai pas vu, ni entendu un responsable tchadien parler de la fierté d’être tchadien, encore moins de la fierté de travailler pour le Tchad. Comme je le disais dans un précédent article, le sens de l’histoire semble être la qualité au Tchad la moins partagée. Aucun de nos maires à N’Djamena ne s’est jamais adressée de façon solennelle à ses administrés pour leur parler de la fierté d’être N’Djamenois. Aucun ne le pourra d’ailleurs, eux tous, ces maires dont la seule fierté reste le nombre de leurs épouses épousées après leur nomination.

Amine Idriss Adoum 

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