jeudi 29 juillet 2021

Entrevue avec Clément Abafouta, le fossoyeur de la DDS

Oct 12, 2005

Le travail d’un fossoyeur de la DDS, consiste à faire chaque jour le tour des prisons pour ramasser les cadavres et aller les enterrer... En moyenne nous enterrons dix personnes par jour. La plupart du temps dans des fausses communes.

Nous continuons notre série d’entrevues sur l’affaire Hissène Habré. Une procédure juridique qui oppose l’ancien dictateur et ses victimes tchadiennes. Une bataille juridique qui défraie la chronique dans la capitale sénégalaise.
C’est notre troisième entretien. Cette fois-ci, c’est avec la deuxième victime tchadienne venue de N’Djaména pour témoigner pour convaincre l’opinion publique sénégalaise de l’ampleur des crimes connus par l’ex-président tchadien exilé au Sénégal. Les ONG persistent pour demander au peuple sénégalais de se séparer de son hôte, Hissène Habré. M.Clèment Abafouta, ancien détenu, victime du régime Habré, était le fossoyeur de la Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS). En plus d’être prisonnier, il a enterré ses codétenus.

Pour rappel, M. Abafouta a été arrêté par les agents de DDS à peine qu’il venait d’obtenir une bourse d’études pour l’Allemagne. On lui a notifié et reproché dans les locaux de la tristement célèbre et redoutable machine répressive de vouloir rejoindre un de ses parents, un exilé, opposant au régime tchadien d’antan.

Depuis quinze ans M. Abafouta se bat à tous les niveaux pour réclamer justice. Après sa sortie de prison en 1990, il milite au niveau national au sein de l’Association des Victimes, des Crimes et Répressions Politiques ( AVCRP), où il est membre du bureau et administrateur. Mais il est actif aussi au niveau international aux côtés de Human Rights Watchs (HRW) dans le but de poursuivre Hissène Habré devant les juridictions belges. Il nous a reçus ce jour du 24 octobre 2005 au sortir d’une séance de travail avec la Coalition sénégalaise pour l’Extradition de Hissène Habré vers la Belgique( COSEHAB), au siège de la RADDHO, Amitié II, sis avenue Seydou Nourou Tall, Villa N° 4024, Dakar, Sénégal.
C’est un homme humble, posée et respectueux qui a répondu avec flegme à toutes nos questions. « Je suis optimiste quant à l’extradition de Hissène Habré » dit-t-il. Il affirme saisir une fois de plus cette occasion pour sensibiliser l’opinion publique nationale et internationale et justifier ainsi auprès d’elle les raisons de son combat.

Ialtchad Presse : Bonjour M. Clément ! Vous êtes à Dakar pour l’affaire Hissène Habré, dites-nous comment vous êtes arrivé à la prison de la DDS ?
Clément Abafouta: Je suis arrivé à la prison de la DDS, le 12 juillet 1985, où j’ai été interpellé  dans la nuit par ses agents de renseignements.

Ialtchad Presse : Qu’est-ce qu’on vous reprochait ?
Clément  Abafouta: On me reprochait de vouloir rejoindre un oncle à moi, opposant au régime de Hissène Habré. Je venais juste d’obtenir mon baccalauréat en plus d'une bourse d’études pour l’Allemagne.

Ialtchad Presse : Comment avez-vous accueilli la nouvelle d’extradition en tant qu’ancien détenu ?
Clément  Abafouta: Naturellement en tant qu’ancien détenu, c’était une immense joie pour moi car j’attendais depuis des années cette opportunité. Et je crois comprendre qu’une fois Hissène Habré serait extradé, ce serait alors plus que jamais ma victoire.

Ialtchad Presse : Comment êtes-vous passé de prisonnier en fossoyeur ?
Clément Abafouta : Je ne sais comment vous expliquer cela (quelques secondes de réflexion). Je pense que c’est lié à ma corpulence physique mais c’est arbitrairement que l’on m’a sélectionné pour faire partie du groupe des fossoyeurs. Je n’avais pas le choix.

Ialtchad Presse : En quoi consiste le travail d’un fossoyeur à la DDS ?
Clément Abafouta : C’est le plus gros de travail. Il consiste à faire chaque jour le tour des prisons pour ramasser les cadavres et aller les enterrer.

Ialtchad Presse : Combien de temps aviez-vous fais cela ?
Clément Abafouta : J’ai fait quatre ans en prison. Donc quatre ans dans cette triste œuvre de fossoyeur.

Ialtchad Presse : Combien de personnes enterriez-vous par jour ?
Clément Abafouta : En moyenne nous enterrons dix personnes. La plupart du temps dans des fausses communes.

Ialtchad Presse : Les avocats de Habré mettent en doute vos témoignages. Que répondez-vous ?
Clément Abafouta : Ils sont mal informés. Puisqu’ils sont des avocats, ils ne  peuvent que soutenir leur client contre ses adversaires. Simplement, jusqu’à la preuve du contraire, j’ai été arrêté par la DDS et je porte encore des séquelles  qui justifient  effectivement le fait que j’ai été  prisonnier sous le régime Habré Habré.

 

Ialtchad Presse : Quelles sont par exemple vos séquelles ?
Clément Abafouta : D’abord, j’ai failli perdre toutes mes dents. Jusqu’aujourd’hui je fais de cauchemars. J’ai des douleurs au niveau de mes jambes. Je souffre de fatigue générale et ne peux faire un travail intellectuel de longue durée. J’ai de la céphalée. Et comme vous me voyez devant vous, je porte des lunettes.

Ialtchad Presse : Où en êtes-vous avec vos démarches en ce moment ?
Clément Abafouta : Depuis notre arrivée à Dakar, chaque jour, nous essayons de faire plus et gagner du temps. Mais au niveau du Sénégal, le public était sous informé sur Hissène Habré. Mais depuis trois semaines les Sénégalais commencent à mieux comprendre les choses sur les actes de cet homme. Je dirai qu’il y a une avancée significative sur notre travail.

Ialtchad Presse : Vous venez de mettre sur pied une coalition pour l’extradition de Hissène Habré, comment elle entendez-vous œuvrer pour atteindre cet objectif ?
Clément Abafouta : Nous avons plusieurs stratégies et le moment n’est pas opportun pour dévoiler nos techniques. Mais, je dois vous dire que je suis satisfait par rapport au soutien de la société civile sénégalaise. Elle n’a pas hésité à s’associer à notre lutte. En ce qui concerne nos stratégies, nous utilisons  efficacement la presse. Nous faisons des réunions d’orientations et nous envisageons rencontrer toutes les couches sociales sénégalaises pour mieux leur expliquer pourquoi nous tenons à ce que Habré soit extradé en Belgique où il devrait être jugé.

Ialtchad Presse : Qu’en pensez-vous  de la réticence des pays comme les États-Unis et la France qui ne sont pas motivés par un éventuel procès de Habré ?
Clément Abouta : Si les États-Unis et la France sont réticents c’est qu’ils se reprochent quelque chose. Car c’est eux qui ont soutenu et maintenu financièrement et matériellement Habré au pouvoir grâce à un système de répressions et de tortures. J’ai en mémoire que c’est sont les États-Unis  qui ont formé les agents de la DDS. Qu’à cela ne tienne, je garde espoir car la justice vaincra.

Ialtchad Presse : Avez-vous déjà été indemnisé par les autorités tchadiennes ?
Clément Abouta : Le processus relatif à notre indemnisation est en cours. Nous avons soumis un projet des lois au niveau de l’Assemblée Nationale tchadienne. Apparemment les choses avancent et je crois bien qu’une fois ce projet de lois voté, le processus d’indemnisation sera enclenché.

Ialtchad Presse : Êtes-vous soutenus par les autorités tchadiennes dans cette campagne d’extradition de Hissène Habré ?
Clément Abouta : Oui car nous avons été reçus par le président de la République en 2000 Idriss Deby qui nous a rassurés de son soutien, de même que le Premier ministre de l’époque. Je sais également que le président de la République a écrit à Human Rights Watchs pour leur dire qu’il soutient nos actions. En fin de compte lui-même était victime.

Ialtchad Presse : Qu’en pensez-vous de cette loi de compétence universelle ?
Clément Abouta : D’abord, je salue cette la loi belge qui, à travers une disposition transitoire satisfait les critères de poursuites engagées contre Habré, n’eut été cela, on ne pourrait jamais encore parler du cas Habré. Et le dossier serait déjà clos. Je crois que c’est comme une grâce de Dieu car je suis croyant.

Ialtchad Presse : Que pensez-vous de la réticence des autorités sénégalaises sur l’extradition de Habré?
Clément Abouta : Bon ! C’est vrai car je suis là depuis un mois, mais je n’arrive toujours pas de voir la face réelle des autorités sénégalaises. Toutefois, d’ici les prochains jours elles finiront par céder à ce lobbying et à toute cette campagne que nous menons.

Ialtchad Presse : Qu’allez-vous faire si vous n’arriviez pas à obtenir l’extradition de Habré vers la Belgique ?
Clément Abouta : Dans un premier temps, je refuse de croire à cette perspective. Dans un deuxième temps, nous allons nous remettre à l’histoire et elle jugera le Sénégal qui est un grand pays réputé pour sa maturité démocratique qui manquera  son rendez-vous avec la justice internationale.

Ialtchad Presse : On dit que l’opinion publique tchadienne n’apprécie pas toutes vos poursuites concernent seulement Hissène Habré alors que l’actuel président Deby y était aussi pour quelque chose pendant cette période  de terreur. Qu’en dites-vous ?
Clément Abouta : Le président Deby est au pouvoir et en cette qualité, il n’est pas « poursuivable». En ce qui nous concerne, notre dossier se limite au règne de Hissène Habré. Si les gens disent que Idriss Deby y était aussi impliqué, il reviendra à Habré une fois à la barre de faire des révélations pour dire que je n’étais pas seul et doit démontrer par des preuves la part de responsabilités attribuées à Deby. Sauf que Habré est bel et bien seul à le faire.
À mon avis, je suis mal placé pour inculper Deby. Par contre face à Hissène Habré, je possède des preuves qu’il m’a soumises à des traitements inhumains et dégradants pour m’avoir torturé et privé de liberté.

Ialtchad Presse : Vous êtes optimiste quant à l’issue de votre bataille ?
Clément Abouta : Effectivement, je suis optimiste.

Ialtchad Presse : Merci ! M. Clément Abafouta
Clément Abouta : C’est moi qui vous remercie.

Entretien réalisé par Makaila Nguebla, correspondant à Dakar

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