mercredi 16 juin 2021

Arts & Culture : interview écrivain Ouaga-Ballé DANAÏ

Written by  Oct 09, 2003

Enseignant, écrivain et metteur en scène, le jeune Ouaga-Ballé DANAÏ à bien voulu nous conter son propre itinéraire d'écrivain et sa passion pour ce métier. Il confie également à ialtchad, ses réflexions sur la littérature tchadienne et ses projets d'écriture. Les deux œuvres déjà éditées par Ouaga-Ballé DANAÏ en font de lui l'un des auteurs espoirs de la jeune littérature tchadienne.

Ialtchad Presse : Bonjour, qui êtes-vous, Monsieur Ouaga-Ballé DANAÏ ? Vous semblez ne pas être connu du  grand public tchadien. Pouvez-vous nous en dire plus sur vous ?
Ouaga-Ballé Danaï : Bonjour Hamid Kodi ! Il est vrai que je ne suis pas connu du grand public tchadien, mais je pense qu'il va me découvrir au fil des productions d'autant plus que certains journaux ont publié et publient des article sur mon travail et que je collabore de temps en temps avec le journal Carrefour dans la rubrique « Note de lecture ». Les raisons en sont simples : je suis parti de N’Djamena depuis 1985 et mon dernier voyage au pays remonte à 1990. J'estime aussi que je ne suis qu'au début de ma carrière d'écrivain et que le grand public pourra me découvrir le moment venu.
   Ceci étant, je suis né le 1er décembre 1963 à Sarh. Après le primaire dans la même ville, j'ai fait mes études secondaires au Lycée Félix Éboué, puis au CEG de Kyabé, au Lycée Ahmed Mangué avant de revenir au Lycée Félix Éboué où j'ai obtenu mon Bac A4 en 1984. Mon rêve était de faire des études supérieures de Journalisme ou de droit. Finalement, je me suis inscrit en Lettres Modernes à L'Université d'Abidjan où j'ai soutenu une thèse de 3ème Cycle en Littérature comparée. N'étant pas boursier, j'ai commencé dès la licence à enseigner dans des établissements en Côte d'Ivoire afin de payer mes études. Depuis 1998, j'enseigne au Lycée Eugène Marcel Amogho de Franceville (Gabon). En plus de l'écriture, je fais de la mise en scène. Cette année par exemple, nous avons remporté le prix du meilleur spectacle au Festival de Théâtre  Scolaire de Libreville 2002. Voici brièvement présentée ma personne. Les internautes qui voudraient en savoir plus peuvent visiter mon site : http://site.voila.fr/doballe

Ialtchad Presse : Comment conciliez-vous votre carrière professionnelle et l'écriture ?
Ouaga-Ballé Danaï :
Il faut dire qu'il n'est pas facile de concilier les deux, surtout en Afrique et quand on est enseignant. La dégradation des conditions de travail, les effectifs pléthoriques des classes sont des freins réels à la pratique de l'écriture. Il faut donc s'imposer une discipline de fer, gérer rigoureusement son temps. C'est ce que j'essaie de faire. Entre les copies, les préparations, les répétitions théâtrales, je dois écrire tous les jours, même une ligne. Ce qui ne vous laisse pas beaucoup de temps à consacrer aux amis. À partir du moment où l'on a décidé de faire de l'écriture un métier, il faut s'y consacrer entièrement. Hélas, on est obligé d'avoir un autre métier pour pouvoir vivre. L'écriture relève en définitive de la passion, du sacerdoce.

Ialtchad Presse : À quand remonte la révélation de votre penchant pour l'écriture ? Dites-nous comment vous est venue l'idée d'écrire pour la première fois ?

Ouaga-Ballé Danaï : Nous sommes tous des parturientes potentielles. Il suffit d'un déclic. L'écriture, on la porte en soi comme une grossesse parce qu'on a des choses à dire, des histoires à raconter. Je me rappelle, mes rédactions au collège prenaient des allures de fiction. Et quand on est dans une société pourrie, engluée dans les injustices, la corruption et autres maux, la révélation ne peut qu'être fulgurante, je dirai même foudroyante. J'avais emmagasiné tellement de choses pendant la guerre civile, peut-être inconsciemment, qu'une fois à Abidjan, dans mes moments de déréliction, j'ai laissé exploser ma révolte dans «La malédiction» en 88-89. L'écriture fut pour moi un exutoire pour résoudre toutes les contradictions que je portais en moi, disons une sorte de thérapie.

Ialtchad Presse : Parlez-nous en quelques mots de votre itinéraire d'écrivain ?

Ouaga-Ballé Danaï : Mon itinéraire d'écrivain est des plus banals. Lorsque j'avais écrit « La malédiction » (un roman au départ que j'ai repris en pièce de théâtre), c'était d'abord pour me libérer de toutes ces pesanteurs. Le fait de l'avoir dédiée au peuple tchadien et à mon père, victime de la guerre civile, n'est pas gratuit. Après avoir proposé sans succès en 1989 mon manuscrit au concours théâtral RFI, je l'ai gardé dans mon tiroir.
   En 1995, je l'ai proposé à mes étudiants de la troupe de l'Université de Bouaké que j'encadrais. Ils étaient en quête d'un texte. Poussés par le sentiment d'avoir été mal jugés lors de la 12ème édition du Festival de Théâtre Universitaire et Scolaire de Côte d'Ivoire (2ème au classement et prix de la meilleure actrice), mes acteurs m'ont demandé de leur écrire un autre texte, « L'enfant de Frica », qui leur permettra d'être lauréats à la 13ème édition avec le prix de la meilleure mise en scène en supplément. Ils m'ont par ailleurs encouragé, comme de nombreux spectateurs, à envoyer mes textes aux éditeurs. C'est ainsi que « La malédiction » a été retenue par L'Harmattan. « L'enfant de Frica » avait intéressé Les éditions Panthéon. Malheureusement, ce projet n'a pas abouti. Depuis lors, je n'ai cessé d'écrire. J'ai décidé de faire de l'écriture «un métier».

Ialtchad Presse : Quels sont les auteurs africains qui vous inspirent?
Ouaga-Ballé Danaï :
Je dirai plutôt des auteurs africains qui m'ont marqué par leur écriture. De par ma formation, j'ai beaucoup lu et ma profession m'amène à travailler des extraits d'auteurs de tout horizon. Je ne peux rester insensible à tout ce qui est beau. Je m'extasie donc devant un beau texte, face à l'originalité d'une œuvre. Je peux citer entre autres Sony Labou Tamsi, Ahmadou Kourouma, Boubacar Boris Diop, Aminata Sow Fall, Henri Lopés, Baba Moustapha, Koulsy Lamko, Aimé Césaire, Massa Makan Diabaté et que sais-je encore. Cette liste ne peut être close car ce qui m'intéresse, c'est d'abord la qualité de l'écriture.

Ialtchad Presse : - Pour quel public écrivez-vous de préférence ?
Ouaga-Ballé Danaï -
A priori, je n'ai pas de public cible. Lorsque j'écris, j'ai deux préoccupations : d'une part, l’universalité des thèmes abordés même si mes histoires sont inspirées de faits propres à un espace géographique donné ; d'autre part, le souci de la créativité, de l'originalité de mon écriture. Pour moi, tout homme doit pouvoir s'interroger après lecture de mes ouvres, se reconnaître dans les histoires que je raconte. Je n'écris pas uniquement pour le public tchadien ou africain. Cependant, cela ne m'empêche pas de puiser dans ma culture, d'être enraciné dans celle-ci.

Ialtchad Presse : Comment est née « La malédiction » ?

Ouaga-Ballé Danaï : Comme je vous l'ai déjà dit, « La malédiction » est née d'un sentiment de ras-le-bol. C'est l'expression de ma révolte. J'y ai mis toute ma rancœur, ma fougue et ma rage. J'avais envie de crier ma révolte, je l'ai fait et cela m'a vraiment libéré.

Ialtchad Presse : Qu'est-ce que vous voudriez qu'on retienne de la lecture de votre roman « Mon amour l'autre » ?
Ouaga-Ballé Danaï :
Question délicate car je préfère le plus souvent laisser la liberté au lecteur de faire sa propre analyse. Pour le même livre, il y a autant d'œuvres qu'il y a de lecteurs. Chacun l'interprète selon sa culture, ses compétences.
Néanmoins, je vais essayer de répondre à votre question. Dans « Mon amour l'autre », j'aborde plusieurs thèmes. Qu'est-ce que l'amour ? Pourquoi y a-t-il tant de haine dans notre société ? Quel regard ai-je sur autrui ? Le lecteur trouvera peut-être dans les histoires que je raconte, des réponses à ces interrogations. Mais attention, qu'il ne se laisse pas abuser par le titre.

Ialtchad Presse : Vous comptez déjà deux œuvres éditées, comment jugez-vous l'évolution de cette écriture ?

Ouaga-Ballé Danaï : Je trouve qu'il est prématuré d'en parler. En plus, j'estime que c'est aux critiques de la juger. Laissons-leur le temps de s'imprégner de cette littérature. Toutefois, je peux dire que de « La malédiction » à « Mon amour l'autre », je passe de la révolte à un peu plus de sérénité, tout en gardant un regard critique sur la société.

Ialtchad Presse : Laquelle de vos œuvres considérez-vous comme majeure ?

Ouaga-Ballé Danaï : Pour moi, chacune de mes ouvres a son histoire, ses particularités. Elles sont toutes majeures pour le créateur que je suis, avec leurs qualités et leurs faiblesses. On ne peut demander à une mère de choisir parmi ses fils ! Encore une fois, c'est aux critiques et aux lecteurs de faire leur analyse.

Ialtchad Presse : En général, lorsqu'on parle de littérature africaine, on parle plus souvent de l'engagement. Avez-vous l'impression de vous situer dans un courant particulier ?

Ouaga-Ballé Danaï : Pas un courant particulier. De toute façon, ces classifications sont subjectives. En revanche, mon engagement s'exprime dans mes œuvres. Pouvait-il en être autrement dans une société aussi gangrenée que la nôtre ? Comme le dit Césaire, l'écrivain est la voix des sans voix. Je dirai à ceux qui pensent que la littérature n'est que chimère et futilité dans un monde aliéné à l'avoir que la littérature est une arme redoutable. Mais n'oublions pas que ce qui fait la littérarité d'un texte, c'est d'abord la créativité. La dimension esthétique est fondamentale. Ce n'est pas en clamant haut son engagement qu'on acquiert le statut d'écrivain, c'est en créant.

Ialtchad Presse : Peut-on dire qu'il existe une littérature tchadienne ? Quels en sont le parcours historique et les grandes étapes ?
Ouaga-Ballé Danaï :
Bien sûr qu'elle existe, la littérature tchadienne ! On peut y voir trois grandes étapes :
- La période de collecte ou de réécriture des textes de l'oralité (contes, légendes) avec Brahim Seid, Antoine Bangui.
- La période des concours littéraires organisés par RFI (Théâtre et nouvelle) avec Baba Moustapha, Maïndoé Naïndouba, Djékéry Nétonon
- La nouvelle génération avec Djékéry, Koulsy, Haggar, Nimrod, moi-même.
Mon avis est que cette littérature est encore jeune en dépit de nos 42 ans d'indépendance et qu'il est encore trop tôt de parler de périodes. Ces écrivains travaillent de manière isolée. Il faut attendre et voir autour de quoi vont se cristalliser tous ces écrits. Il y a beaucoup de remous en ce moment dans le milieu culturel. Nous espérons que tout cela explosera en de belles créations. Vous remarquerez aussi que la plupart des auteurs sont hors du Tchad. Cependant, le mouvement commence à se faire sentir de l'intérieur et c'est un bon signe. C'est le lieu d'attirer l'attention des pouvoirs publics à encourager ces auteurs en aidant à la diffusion de ces œuvres. On pourrait les inscrire au programme scolaire et universitaire. C'est aussi l'une des raisons si le public tchadien ne connaît pas ses écrivains.

Ialtchad Presse : Quels sont les grands problèmes de notre littérature moderne, avez-vous des solutions à suggérer ?

Ouaga-Ballé Danaï : Il serait prétentieux de ma part de parler des grands problèmes de la littérature moderne, qui plus est, de suggérer des solutions. Je dirai simplement que la littérature est un regard sur la société. Elle évolue en fonctions des mutations de celle-ci. L'écrivain ne propose pas de solution, il bouscule la conscience du lecteur, l'amène à s'interroger sur la condition humaine, la destinée.

Ialtchad Presse : S'il vous était demandé aujourd'hui d'écrire un roman sur le Tchad, quel thème vous inspirerait ?

Ouaga-Ballé Danaï : Le thème de la guerre est récurrent dans notre littérature. Je l'ai déjà abordé dans mes deux ouvres, sous des angles différents. Ce qui m'intéresse, c'est de donner une vision universelle des thèmes et non de les confiner à l'espace Tchad. Une anecdote !
J'avais proposé à l'UNICEF Tchad un manuscrit jeunesse pour une aide à l'édition. Cela entrait dans le cadre d'un sponsor comme on le fait en musique. C'était aussi une manière de vendre l'image de la représentation de N’Djamena. Malgré la qualité du texte, on m'a reproché de n'avoir pas parlé du Tchad. J'en suis resté sidéré. Pensez-vous que le fait de n'avoir pas écrit le mot « Allaro » par exemple, ou d'avoir désigné mon espace par un autre nom que N’Djamena change réellement la gravité du phénomène que je veux critiquer ? Quelle place accordons-nous à l'imaginaire alors ? Évitons de tomber dans le journalisme qui a ses propres règles.

Ialtchad Presse : Quels sont vos projets d'écriture ? Avez-vous des projets d'articles et des livres en voie de finition ?
Ouaga-Ballé Danaï :
J'ai un roman jeunesse et une pièce de théâtre en lecture chez des éditeurs. Je suis en train de finir un recueil de poèmes. Parallèlement, je travaille sur un roman adulte et un roman jeunesse. Mon grand projet est d'écrire un livre sur la littérature tchadienne. Je suis  encore dans la phase de collecte d'informations. Je prie donc tout lecteur qui a des informations sur un livre écrit par un Tchadien de me les communiquer. Par ailleurs, j'invite tout chercheur intéressé par ce projet de me contacter.
Dernière nouvelle, je suis invité en novembre à présenter mon dernier livre au Fest'Africa de Lille (Festival organisé par notre compatriote Nocky Djedanoum). Ce sera l'occasion de me faire connaître un peu plus.

Ialtchad Presse : Auriez-vous un message à adresser à vos lecteurs et aux ialtchad ?

Ouaga-Ballé Danaï : Si les pays développés, malgré leur avance technologique, continuent de financer la culture, c'est parce qu'ils ont compris qu'un peuple sans culture est un peuple sans âme ; que la culture est au centre de tout développement. Ce message s'adresse à tous, politiques, intellectuels, hommes du peuple. Notre littérature est si balbutiante qu'il faut encourager les écrivains en divulguant leurs œuvres. Acheter un livre, c'est participer à la naissance d'une autre œuvre, c'est être fier de son pays et de sa culture.
Le second message est en faveur de l'unité au-delà de nos divergences. Et je crois que le nom que vous avez choisi, « Ialtchad », est un signe palpable du souci de tous les Tchadiens de s'unir et de participer au développement de leur pays. Je suis ouvert à toutes collaborations, à toutes correspondances. Je vous remercie de m'avoir donné cette opportunité et vous encourage dans votre initiative.
Ialtchad Presse : Merci à vous              

Propos recueillis par Hamid Kodi Moussa

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