mercredi 16 juin 2021

Musique : rencontre avec Manu Teba

Written by  Oct 08, 2004

Musicien, Directeur de Journal et enseignant, Manu Teba alias Johny Manu a beaucoup apporté à l'art qu'il épousa dès son enfance. Ialtchad Presse a rencontré Manu chez lui à Ardjeb-Djoumal (N’Djamena), nous étions séduits par son accueil et sa disponibilité. C'est un entretien chaleureux au cours du quel Manu  nous a confié sa passion pour la musique.

Ialtchad Presse : - Bonjour Monsieur Manou, pouvez-vous vous présenter aux internautes?
Manu Teba : Je suis Manu Teba, alias Johny Manu,  Doumra Emmanuel de mon nom de famille. Je suis musicien et chef d’orchestre des Pacifiques. J’enseignement la musique et je suis maestro pour mes confrères surtout ceux de N’djamena qui me connaissent bien. Enfin, je suis aussi le directeur de la Lettre de l’Artiste, le premier mensuel d’information artistique au Tchad.

Ialtchad Presse : - Quel est votre itinéraire artistique?
Manu Teba : Dire tout mon parcours va paraître redondant parce que ma vie de musicien a été jalonnée d’interminables recommencements. Je vais essayer de vous tracer les grandes lignes de ce parcours. Déjà à la maternelle j’ai été plusieurs fois lauréat des épreuves de chants lors des fêtes, aussi, la première dame du Tchad de l’époque madame Ngarta Tombalbaye notre premier président, m’avait couronnée et cela m’a marqué, c’est fut le premier pas. À l’école primaire j’attachais une grande importance aux chants d’église, j’assistais les choristes. Je m’intéressais aussi à la musique fanfare des défilés car il fut un temps où il y avait les Salongos. Un de mes cousins était chef d’orchestre de l’équipe Salongos et  jouait de la trompette. C’est lui qui m’avait appris à lire et à écrire la musique. Le musicien que je suis aujourd’hui a commencé au cours élémentaire à l’École du Centre. Je rentrais toujours de l’école suivant un itinéraire et sur mon chemin je rencontrais un vieil homme sexagénaire qui jouait de la Sitar, je m’arrêtais à chaque fois que l’occasion se présente pour l’écouter, et de fois plusieurs heures durant, c’était un camerounais. Il jouait du meringué et du chicot, des rythmes de chez lui. Cet homme a remarqué ma curiosité pour cet instrument. Un jour il m’a appelé et me dit : « mon fils, si tu veux faire de la musique, il faut venir parce car j’ai remarqué que tu passes beaucoup de ton  temps à côté de moi mais tu rentres sans dire un mot.». C’est ainsi que je suis devenu son ami. Je revenais toutes les fois que l’occasion se présente et il m’apprenait à jouer de la Sitar. Par ailleurs, ma première guitare je l’avais eu quand je suis entrée au collège. Nous étions une famille de cinq garçons, mon grand frère était étudiant en France et revenait passer ses vacances avec nous. Chaque fois qu’il s’apprêtait à rentrer il demandait à chacun son choix de cadeaux de France. Comme je suis le seul de la famille qui accédait en classe de sixième, il m’avait demandé ce que je voulais et j’ai demandé à avoir une guitare. Il m’a dit non pas une guitare parce que ce n’est qu’un simple jouet. Il me suggérait une bicyclette ou du matériel scolaire. Je lui dis : une guitare ou rien. Il était très surpris par ma demande et m'a ramené une très belle guitare. Cette guitare a été admirée par tous mes copains, et mes confrères. Je l’avais gardé longtemps. C’est ce qui m’a permis de devenir le guitariste que je suis aujourd’hui. J’ai conservé cette guitare jalousement durant dix ans. Pendant ce temps, je côtoyais aussi les musiciens tchadiens du Groupe Saltana. C’était des amis qui s’étaient constitués en groupe, des grands copains qui savaient déjà un peu jouer par rapport à moi, je tenais la queue mais j’étais toujours avec les Saltana pour m’investir et apprendre d’avantage. Le premier orchestre dans lequel j’ai joué est le Cuby Succy. Là j’étais en seconde et mon père a voulu que j’aille étudier à Bongor.

Ialtchad Presse : - C’était précisément en quelle année?
Manu Teba : C’était dans les années 1970 plus précisément en 1972. Mon père a voulu que j’aille étudier à Bongor parce qu’il voyait que la guitare prenait le dessus sur mes études. C’est vrai, je m’attachais trop à la musique et il a voulu que j’aille en province. Mais c’est fut le contraire. Là-bas, j’ai rencontré une équipe qui m’a permis de faire mon premier pas dans un groupe, c’est ainsi que j’ai commencé à jouer avec le groupe Cuby Succy. De retour j’ai pu passer mon baccalauréat et ainsi accédé aux études supérieures. Arrivé à ce stade, les études ont pris le dessus. Je ne pouvais pas faire de la musique comme auparavant. Je l’ai délaissée pendant 5 à 6 ans avant de revenir en force. C’était à l’université en Centrafrique avec des très grands musiciens que je me suis perfectionné dans la musique écrite et orale, au choral, parce que je tenais aussi parallèlement mes relations dans les musiques religieuses. Il faut dire que j’ai beaucoup appris en Centrafrique. Dès que je suis rentré j’ai assis mon équipe qui était les Anges Noirs, c’était un groupe avec lequel j’évoluai dans les centres culturels, dans les lieux d’animation scolaire donc un petit groupe mais qui était bien. Comme je tenais beaucoup à ma musique, j’ai dû m’inscrire au conservatoire par correspondance et je continuais ainsi à étudier la musique écrite à l’école de Rouan au CNEC de 1984 à 1987. J’ai parachevé mon certificat, c’est ce qui fait de moi un maître assistant de music mais je ne fais pas que de la musique, j’ai étudié aussi les mathématiques et j’enseignai à l’école française Montaigne. Donc mes cours venaient régulièrement par le biais de cette école et on avait des facilités audio. J’ai ainsi parachevé mes études de musique par correspondance. Par la suite j’ai créé l’orchestre Le Pacifique dont je suis le chef maintenant.

Ialtchad Presse : - Pouvez-vous nous parler un peu de votre groupe le Pacifique?
Manu Teba : Le Pacifique est un groupe naissant à vocation purement culturelle. J’ai eu à former des gars; une fois formés, ils partent et d’autres viennent. Il y a deux ans j’ai pensé asseoir une équipe au beau fixe et tenter personnellement ma vocation scénique parce que jusqu'à là je ne fais qu’étudier la musique.

Ialtchad Presse : - Quel genre de musique faites-vous ?
Manu Teba : Comme son nom le dit ! Le pacifique c’est quelque chose qui embrasse tout genre! Nous faisons du folk, de jazz mais ont fait aussi de la musique classique, Beethoven, Vivaldi, quelques extraits en somme. Nous faisons de la musique africaine, brésilienne mais notre spécialité est le folk jazz.

Ialtchad Presse : - Quels sont les artistes qui vous ont inspiré, au pays comme ailleurs?
Manu Teba : 
Au pays j’apprécie beaucoup le ballet parce que c’est très intéressant. Le ballet essaye de faire copie conforme de ce que nous avons comme patrimoine musical. C’est un travail de conservation que le ballet est en train de faire. Plus besoin d’aller au village pour savoir comment on joue le sitar. Au moins le ballet est là et retrace cette richesse musicale. Si un jour on assied un auditorium on pourra à travers le ballet retrouver nos sources musicales. Sur le plan international comme je vous le dis j’aime le jazz et j’admire les musiciens tel que Mal devis, Bob Marley dont j’apprécie les idées et sa musique aussi, Alpha Blondy qui est un moralisateur.   

Ialtchad Presse : - Quel est le regard de Manu sur la musique tchadienne?    
Manu Teba : La musique tchadienne vie encore. Le patrimoine tchadien est vierge, il n’est pas encore exploité pour être modernisé. Ce qui est à déplorer est l’attitude des tenants de la culture tchadienne, puisqu’on n'a pas une politique tchadienne appropriée ou orientée vers l’encouragement. On a l’impression que ce n’est pas encore leur préoccupation alors que la culture est quelque chose d’important. Une nation qui n’a pas une identité musicale, donc culturelle est inexistante! Mon souhait est de voir se développer l’art tchadien parce que c’est cela qui nous permettra d’être au rendez-vous. 

 Aimé Césaire nous l’avait pourtant préconisé, il disait que viendra un temps où il y aura le rendez-vous du Donner et du Recevoir. Donc chacun de nous doit apporter quelque chose pour la world music.
Ialtchad Presse : - D’aucuns disent qu’il n y a pas une musique spécifiquement Tchadienne, quelle est votre opinion?
Manu Teba : Non, je dis que c’est faux. La musique tchadienne existe. On dit que l’Afrique est le berceau de l’humanité et le Tchad est au cœur de l’Afrique. Cela ne peut être vrai. La musique c’est quelque chose qui a toujours été avec l’Homme. La musique tchadienne existe mais dans une grande diversité. C’est vrai qu’elle est peu apparente. Pourquoi, parce que dans notre technique musicale, les musiques sont classées suivant les rythmes. Il y a des musiques à quatre temps et d'autres à trois temps, donc s’il faut faire un classement musical, toute cette diversité va se résumer en des musiques mères, des rythmes mère qui ne seront pas de ce nombre là que nous redoutons. Il y a un rendez-vous manqué entre les Tchadiens et leur musique parce que nous ne l’écoutons pas beaucoup et ne la dansons presque pas. Elle est étouffée parce que nous avons des influences fortes des musiques étrangères de courant bantou, oriental et ce sont ces musiques-là qui l’étrangle. Normalement cela ne devait pas poser problème parce que la musique est par essence universelle. Cela devait plutôt drainer des apports qui auraient pu donner à la musique tchadienne la force de se développer brillamment. Mais pour que les apports soient positifs, il faut d’abord avoir des bases solides. C’est ce qui nous manque à nous musiciens tchadiens. Il faudrait asseoir cette musique dans un créneau. C’est à dire dans de bonnes règles observant et s’inspirant de cette universalité dont je parle. Nous sommes bien peu nombreux, nous qui se sommes penchés sur ce problème pour faire des recherches, ne serait-ce que la classification à base rythmique. Dès que cela va être fait, la musique tchadienne prendra son envol. Nous  proposons cela à nos dirigeants. Il faudrait qu’ils pensent nous aider. Parce que c’est difficile, le son, ça part, donc si on ne le fait pas vite, on risque de perdre  la musique tchadienne, on pourra plus la réécouter. Même si on n’est pas encore en mesure d’asseoir la musique tchadienne, que nos autorités nous donnent la possibilité au moins de les classer dans un auditorium. On a le musé, on y garde pas seulement des objets mais on garde aussi le son, ça fait partie de notre patrimoine. Dans le musé on peut créer par exemple un auditorium pour conserver les chansons de Morsilé, de Moussa Chauffeur et autres. C’est  important pour l’Histoire, pour notre culture, pour notre identité. Il faudrait que tout cela se fasse en attendant que d’autres se penchent pour étudier et développer la musique tchadienne.

Ialtchad Presse : - S’il vous est permis de résumer les difficultés des artistes tchadiens, que pouvez-vous nous dire?
Manu Teba : Nous manquons la musique à ses bases. Chez nous, on fait de la musique comme pour aller au marcher parce qu’il y a des musiciens qui sortent un jour, prennent leur guitare, savent fredonner une ou deux chansons et se disent musiciens mais ce n’est pas ça. Il faudrait s’imprégner de la chose musicale, avoir une grande vue sur elle avant de se lancer dessus. La difficulté principale est le manque de connaissances musicales de nos artistes. On pense que c’est parce qu’on n’a pas le matériel que notre musique est rétrograde. Faux!

D’accord le matériel fait défaut parce que nous vivons au troisième millénaire, la musique évolue dans le mixage, le numérique et autres. Mais il n’y a pas que le matériel, le numérique. Il faut avoir au préalable des connaissances, du professionnalisme. Je souhaite qu’on ne pense pas seulement au manque de matériels. Primo, il faut des studios, un cadre idéal pour notre épanouissement, il y a des centres ici à N’Djamena mais nous évoluons beaucoup plus au centre culturel français qu’au centre culturel tchadien  parce qu’au CCF on a quelques structures qui nous permettent de nous épanouirent ce qui manque dans les centres culturels tchadiens. Il faudrait que les autorités investissent de ce côté pour donner un cadre à l’épanouissement de cet art. Secondo on n’a pas une politique culturelle. La musique c’est quelque chose d’immatériel, d’abstrait. L’art c’est de la création et quand on doit nous affecter des gens pour nous encadrer, il faudrait que ces personnes aient une idée sur la chose. Souvent ces éminences qu’on nous envoie sont des énarques ou des médecins, des gens qui sont bien dans leur savoir-faire mais n’ont aucune compétence pour gérer les arts et les artistes. C’est difficile parce qu’ils sont habitués à gérer des choses matérielles. Et la musique, c’est de l’arrangement, de la création, le A peut-être pencher ou à l’ envers. Il faudrait que ça soit des gens qui ont une vue sur notre art sinon ils viennent nous gérer comme on gère le ministère de Finance et rien ne peut marcher. Nous sommes inter changeant en nous même d’abord et notre art évolue. Il faudrait que ça soit des gens qui sont plus près de nous. Pas des gens qui disent qu’on ne comprend pas les artistes, ils sont toujours compliqués.

Ialtchad Presse : - Pouvez-vous nous proposer quelques solutions à ces problèmes?
Manu Teba : Il faudrait qu’il y ait une politique culturelle, c’est une idée que j’avance, des études préliminaires pour réfléchir sur la musique tchadienne même si on n'a pas des technocrates en la matière, il y a quand même deux ou trois et je fais partie de ceux-là.  Qu’on essai de nous prêter quelques cadres pour pouvoir encadrer les jeunes. Moi je le fais et je suis obligé de le faire dans les églises parce que dans les églises, on a un bon cadre. C’est ainsi que j’ai formé beaucoup de jeunes. J’ai tenté de le faire dans les centres culturels mais à chaque fois je me bute sur des problèmes matériels tels que le manque de salles.

Ialtchad Presse : - Avez-vous un message à livrer?
Manu Teba : À mes fans, je vais leur dire de se préparer pour des grands moments parce que les choses ne sont plus comme avant. En plus avec Ialtchad Presse qui est un apport universel où tout musicien tchadien est connecté sur Internet, vous savez les choses sont pour être world carrément. Aussi, il faudrait qu’ils se préparent pour les grands moments.

Ialtchad Presse : - Merci M. Manu, nous sommes très contents de vous avoir rencontré.
Manu Teba : Merci beaucoup Ialtchad Presse, merci pour cet apport parce que vous serez vraiment le tremplin pour le devenir de notre musique au pays et nous vous remercions très vivement au nom du groupe Le Pacifique.

Interview réalisée par  
Mahamat Moussa Souni / Ialtchad Presse 

  1. Arts & Culture
  2. Musique
  3. Mode-Beauté

Vos Annonces sur votre site Ialtchad Presse

Votre Publicité sur Ialtchad Presse