jeudi 20 janvier 2022

Les grands perdants de la transition (1)

Written by  Nov 03, 2021

Il y a 6 mois et quelques jours depuis que le Président Idriss Deby Itno est mort. Et bientôt le pays aura consommé la moitié du délai de 18 mois réclamé par la junte militaire. Je réfléchissais à haute voix en monologuant comme un fou : qu’est-ce qu’il faut retenir de ces 6 mois?  Je repose la question autrement. Qui sont les perdants et les gagnants de ces 190 jours? J’ai décidé d’écrire 2 chroniques. Vous lisez la première chronique, en 3 volets, que j’ai intitulée : les grands perdants.

Bon, les faits sont là. Ils sont têtus, mais ils sont vrais. Le fils du défunt président Mahamat Idriss Deby Itno a pris le pouvoir par la force pour dit-il, à voix basse, le rendre plus tard aux civils. Et puis clopin-clopant, il risque de le garder pour lui, rien que pour lui. Les fâcheries étouffées du palais commencent à sortir dans la rue et dans les réseaux sociaux. Les informations provenant du bord du fleuve Chari confirment qu’une lutte fratricide entre les enfants Deby est engagée pour héritier de la République. Oui la République du défunt papa Maréchal. Un des fils a même créé son parti politique. L’ambiance n’est plus à la fraternité parmi la ribambelle des princes. Le Roi est mort, vive le Roi. Pour l’instant, l’entreprise d’accaparement du pouvoir tourne à plein régime pour le président de la transition. Ceux qui l’ont aidé et soutenu, volontairement ou involontairement, sont définitivement des perdants. Oui, ils sont des grands perdants. Pourquoi? Pour 2 raisons. Un, ils n’ont pas compris l’enjeu. Deux, ils ont raté un rendez-vous avec l’histoire.

Et ces perdants sont, j’ouvre la première enveloppe…

C’est Haroun Kabadi, dit « le Druide ». Que dire de lui? Il avait tout à gagner, il a presque tout raté. La Constitution l’autorisait d’assurer automatiquement l’intérim et d’organiser des élections dans les 90 jours, il refuse prétextant le contexte sécuritaire complexe du pays. Pourtant, il était le dauphin constitutionnel légal. Comment interpréter ce refus? Haute trahison? Peur? Sagesse? Si j’étais à sa place, j’aurais assumé mes responsabilités. Pour les questions sécuritaires, il aurait pu appeler à un cessez-le-feu entre les rebelles et l’armée loyaliste pour éviter de transformer la capitale en poudrière. Tout le monde aurait intérêt. À sa place, je forme un gouvernement d’union nationale en prêtant serment et en démontrant n’avoir aucune velléité de confisquer le pouvoir. Il pouvait, compte tenu du contexte, demander un délai supplémentaire de 2 ans de transition. Il amnistie tout le monde s’il le faut, réorganise l’armée, lance une conférence nationale souveraine entre tous les Tchadiens, limite, pour 10 ans, la création des partis à 4 grandes familles politiques. Et à la fin organise des élections législatives et présidentielles et passe la main aux vainqueurs. Il sera un héros et peut se retirer tranquillement au village ou à l’étranger en ayant le sentiment d’avoir rendu un ultime service à son pays. Ça, c’est le scénario idéal. Même dans le pire des scénarios, il pouvait s’imposer et tenir son « bout de bâton » comme on dit. Advienne que pourra.

Ben non! Kabadi a fait un autre choix. Celui de continuer à éreinter sa vie du haut de sa respectable longévité. Il a préféré être perdant que gagnant. Peut-être qu’il a été forcé à être perdant. Peut-être il aurait aimé au fond de son cœur être gagnant. Et faire gagner pour une fois le Tchad. Toutefois, il est encore là. Il est remis à la tête du Conseil national de transition (CNT), organe législatif, après avoir refusé d’être à la tête du pays. 6 mois plus tard, je tente de comprendre la logique de son raisonnement, je n’arrive toujours pas.

…j’ouvre la deuxième enveloppe…

C’est Saleh Kebzabo, dit « Leuk, le lièvre ». On dit de lui qu’il est calculateur, fin politique, c’est le Maradona de la politique me disait un confrère journaliste. C’est le Djédjé Okocha renchérit un homme politique. J’avoue que Kebzabo est bluffant d’intelligence, de classe, de manière et de politesse. Il écoute beaucoup, mais au fond de son regard brille une malice particulière qui rassure et effraie. Au pays de ses parents peuls on l’aurait surnommé « Djiré », « Sabara » en Arabe locale. Il me rappelle le mythique livre des contes d’Abdoulaye Sadji et l’ancien président Léopold Sedar Senghor et l’histoire de « Leuk, le lièvre ». Un malin lièvre qui s’en sort toujours face à l’adversité. 

Depuis plus de 10 ans, Kebzabo dit avoir pris ses distances avec le défunt président Deby Itno. Il dit l’avoir toujours accompagné en période crise, mais seulement en période crise. Et en signant des accords comme parti politique. Il clame n’avoir rien fait en son nom et contre la volonté du Bureau politique de son parti, l’Union nationale pour le Développement et le Renouveau (UNDR). À l’arrivée de la junte militaire, il a été ciblé, calculé pour aider. Il a lui aussi comme disent les Camerounais « calculé » la junte en quittant le mouvement Wakit Tama. On l’attendait comme Premier ministre du gouvernement de transition. Il rate le poste de peu. Il refuse alors d’être ministre. Il a préféré faire entrer deux de ses lieutenants. Il se réserve pour les futures échéances. Il est convaincu que son heure a sonné. Mais n’a-t-il pas raté la dernière marche du pouvoir en collaborant? Il aurait pu, définitivement, incarner l’avènement d’un Tchad nouveau sans se lier à la junte. Ainsi, il pourra jouer le rôle de garde-fou des dérives de la transition et émergera alors comme une autorité morale et politique incontestable. Il aurait gagné en se « présidentialisant » encore plus. Peut-être que les électeurs tchadiens lui sauront gré en lui confiant la destinée du pays lors des futures élections. Il semble avoir déçu beaucoup des Tchadiens. Il apparaît de plus en plus comme un perdant malgré qu’il souffle le chaud et le froid. La stratégie du « lièvre », qui consiste à dormir d’un œil, risque de l’emporter définitivement.

…et enfin, j’ouvre la troisième et dernière enveloppe.

C’est Mahamat A. Al Habbo , dit « l’intransigeant prof ». À son sujet, je me suis posé cette question : diantre, qu’est-il allé chercher dans cette galère? Il y a presque 20 ans qu’il a quitté le gouvernement Deby. L’intransigeant professeur a tenu 20 ans de privations et d’intimidations du père Deby. Il a jeté rancune et rancœur au fleuve Chari pour aller embrasser le fils Deby. Il est entré dans ce gouvernement, certainement, avec des intentions louables. Il a lui aussi cru comme son ami Kebzabo que le président de la transition est jeune, innocent et n’a aucune intention de s’éterniser au pouvoir. Il a visé un grand ministère régalien. Il l’a obtenu, le ministère de la Justice dans un pays où presque personne ne croit à cette institution. Son entrée au gouvernement a été fracassante. Les Tchadiens se souviennent de sa mémorable allocution lors de la passation de service. Une sortie qui a suscité de l’espoir et qui a été unanimement saluée. Au lendemain de sa sortie, il a été recadré en conseil des ministres, disent plusieurs sources. La solidarité gouvernementale a eu raison de l’intransigeance du professeur qui sentait que les Tchadiens avaient soif de justice. Et qui voyait dans les premières paroles du Grade des sceaux, une rédemption. Hélas, le prof a plié.

Depuis lors, il est à l’étroit et mal à l’aise dans ce gouvernement. Pourtant c’est une forte tête qui n’hésitera pas à démissionner aux premiers accros pensaient plusieurs observateurs. Le prof réalise que la politique en période de transition est plus abstraite que les chiffres et les théorèmes mathématiques. C’est du concret, du coup pour coup. Pourtant il a les ressources nécessaires comme lorsqu’il enfanta l’Alliance Victoire en professant la théorie du candidat unique de l’opposition face à Deby et où son collègue Kebzabo trébucha pour céder la place à Me Théophile Bongoro. À sa place j’aurais démissionné pour me consacrer à rebâtir mon parti (le Parti pour les Libertés et le Développement, PLD). Un parti cassé, saccagé par le défunt président. Le PLD n’a presque plus des militants, ils sont partis ailleurs. Très peu sont restés. Il semblerait que ce sont eux qui insistent pour qu’Al Habbo reste encore ministre espérant que le PLD se refait des forces. Le ministre de la Justice a beaucoup à gagner en reprenant sa liberté. Il est minuit moins 5 minutes pour lui et sa formation politique. Parce qu’il continue de bénéficier de son image d’homme intransigeant et de celui d’homme intègre de son ex-chef leader disparu, le prof Ibni Oumar Mahamat Saleh. Le temps passe et Al Habbo semble de plus en plus pris dans la mélasse de la junte. S’il se défait de ce piège, il gagnera et fera gagner le pays en jouant le contrepoids à la junte. Sinon il restera un perdant de plus de cette tragique transition qui ne compte ni transiter ni transiger tellement le chef de la junte est embarqué dans une logique de confiscation du pouvoir.

Bello Bakary Mana

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