dimanche 5 février 2023

Chronique

Chronique (57)

Le 16 novembre dernier, le Président de la République, Idriss Déby Itno, par un décret, a prolongé le couvre-feu en vigueur pour une période de deux semaines. Cette prorogation a fait réagir plus d’un Tchadien. Si le couvre-feu aide à contrecarrer la propagation de la pandémie à coronavirus, il est aussi à l’origine des cas d’accidents et d’autres exactions constatées à travers la ville de N’Djamena.

A l’approche de l’heure du couvre-feu, dans les quartiers périphériques de N’Djamena, la circulation devient intense et dangereuse.  Motocyclistes et chauffeurs roulent à tombeau ouvert pour regagner leurs domiciles, rapidement. Entre temps, dans certains carrefours, certains agents des forces de sécurité, matraques et chicottes en main, attendent impatiemment les « malheureux » qui dépasseront l’heure du couvre-feu.

Vers fin octobre, une scène, du moins scandaleuse, s’est produite au rond-point dit « double voie », sur l’axe Jacques Nadjingar dans le 7e arrondissement de N’Djamena. Une jeune dame au volant de sa moto a été interceptée vers 21h05mn par les forces de sécurité en faction pour veiller aux horaires du couvre-feu. Selon ses dires, elle se rendait au chevet de sa maman mourante à l’hôpital. « Je veux voir ma maman ! Ma maman est en train de mourir » lance-t-elle. Notre reporter qui a été lui également arrêté, malgré la présentation de sa carte professionnelle, suit de près la scène. La jeune dame, la trentaine environ, tente de s’expliquer en vain. Elle éclate en sanglots. Exacerbée par le comportement des forces de sécurité qui refusent d’entendre mots, elle se déshabille. Cet acte, une femme dénudée, qui devrait interpeller les éléments de force de sécurité ne les gêne absolument pas. Au contraire, « raboutoua » lance l’un d’eux en Arabe locale pour dire « attachez-là ». Sur la vingtaine de personnes arrêtées, personne n’arrive à venir au secours de la jeune dame. Il a fallu l’arrivée du « chef secteur » aux environs de 00h00 pour commencer à libérer certaines personnes, notre reporter y compris. 

Ce fait n’est pas isolé. Si de manière formelle, aucun acte officiel, ne fait exceptions aux personnes pouvant circuler au-delà des heures du couvre-feu, certaines catégories socioprofessionnelles en souffrent. Journalistes et personnels de santé par exemple qui finissent leurs services tard sont souvent victimes des exactions des forces de sécurité. Certains agents qui savent lire et écrire couramment le français comprennent facilement les « hommes de la presse », à la présentation de leurs cartes professionnelles.  Mais, il y en a d’autres qui refusent toutes explications. Parfois certains responsables des médias en sont victimes.  C’est le cas du rédacteur en chef de la Radiodiffusion nationale tchadienne qui a été battu par la force mixte alors qu’il rentrait du travail. L’affaire est actuellement pendante en justice. Les exemples sont légion. La sous-directrice de l’information en ligne de l’Agence tchadienne de presse et d’édition avait vu également sa moto arrachée à l’approche de l’heure du couvre-feu par les mêmes éléments de force de sécurité, alors qu’elle rentrait du bureau, après une séance de travail.

La recrudescence de ces exactions a fait réagir le bureau de l’Union des journalistes tchadiens (UJT). Par un communiqué, l’UJT a dénoncé « un traitement malveillant dont sont continuellement victimes les journalistes, souvent pris à partie par ceux-là mêmes qui sont censés les protéger dans le cadre de leur mission d’informer le public ». Selon l’UJT, il est aberrant qu’au nom de la lutte contre le Coronavirus soient quotidiennement l’objet de brimade, brigandage et de traitements dégradants de la part des éléments des forces de l’ordre malintentionnés déployés dans les rues.

Le couvre-feu fait vraisemblablement plus de victimes que la pandémie de coronavirus elle-même.  Chaque semaine des cas d’accidents sont enregistrés à l’approche de l’heure du couvre-feu. Ces faits doivent interpeller les autorités afin de recadrer les choses. Car, on le sait tous, les mesures barrières édictées pour contrecarrer la propagation de la Covid-19 sont foulées au pied par la population. Les attroupements et autres rassemblements ont repris de plus belle. Les débits de boisson sont pris d’assaut à condition de libérer les lieux avant 21h00. Seul le port de masque est d’actualité.

Enfin, le couvre-feu est devenu un vrai business à grand profit. Les engins récupérés sont systématiquement conduits à la Coordination située au quartier Moursal, plus exactement à l’École de Police. Pour récupérer son engin, le propriétaire doit débourser un montant. Le propriétaire d’une camionnette doit payer 100 000 F CFA. Une voiture berline, c’est 60 000 F CFA. Et 20 000 F CFA pour une motocyclette. Une fois collecté, personne ne sait où va cet argent. En cette période de crise, certains Tchadiens font les poches d’autres au nom de la Covid-19. Ce couvre-feu insensé devient de plus en plus un « couvre poche » au grand dam des citoyens. Il faudra, rapidement, arrêter ce couvre-feu sinon les dérapages iront grandissants.

La grogne aussi. Elle a déjà commencé avec les personnels soignants du centre de tests PCR à l’hôpital de la Référence de N’Djamena où le corps médical a décidé de travailler seulement de 8h à 14h. Alors qu’avant, ils travaillaient de 8h à 16h. Raison : Ils ne perçoivent pas les avantages liés à leur mobilisation par exemple de l’eau et de quoi se nourrir. Pourtant les tests PCR destinés à la gratuité au début, se paient aujourd’hui 15 000 F CFA par tête. L’argent dit on est collecté pour être acheminé vers une destination inconnue. Et les agents de santé mobilisés en première ligne pour combattre la pandémie sont abandonnés, le ventre creux et la gorge sèche, sans aucun scrupule. Cela aussi doit changer.

Ngonn Lokar Maurice

Le monde du football tchadien est en pleine ébullition depuis que le ministre de la Jeunesse et des Sports a dénoncé, sur les réseaux sociaux, les responsables de la Fédération tchadienne de football association (FTFA), les qualifiant des mafieux à l’origine de la contre-performance du football. Pendant que sa publication faisait débat chez les internautes, une note signée de son directeur général FTFA met fin au contrat de l’entraîneur français Emmanuel Tregoat.

Dans le milieu sportif, le lobbying est une réalité connue de tous et le Tchad n’en fait pas exception. Mais pourquoi ailleurs cela évolue-t-il? Pourquoi pas au Tchad ? Depuis fort longtemps, les Tchadiens ont toujours dénoncé la manière avec laquelle les dirigeants de la FTFA gèrent le foot. Cette fédération comme son statut relève à la fois du ministère des Sports car, elle est non seulement affilée à une organisation supranationale qu’est la Fédération internationale de football association (FIFA), elle bénéficie aussi directement du financement de l’Etat. L’idée ici est de faire des fédérations des entités autonomes et de leur permettre d’être plus performantes pour l’évolution des sports tout en les préservant des interférences politiques. Le ministère des Sports en tant que département chargé de mettre en œuvre la politique du gouvernement en matière des sports, se doit d’avoir un regard afin que les fonds alloués par les instances internationales contribuent à rendre performant le secteur. Un contrôle encadré par un cahier de charge bien défini pour éviter ce que les gens qualifient d’ingérence. Le ministre à travers son post sur sa page Facebook, a dit tout haut ce que beaucoup disent tout bas. Le cas de la FTFA est édifiant dans la mesure où même la gouvernance interne est contestée par les uns et les autres. Et au cœur des divergences, la gestion des fonds alloués par la FIFA. Il y a même une affaire encore pendante à la justice.

Dénoncer un réseau de mafieux qui n’a aucune notion de patriotisme comme a relevé le ministre, reviendrait à se demander comment certains responsables sont arrivés à la tête des fédérations. Sont-ils des passionnés du foot ? Du sport en général ? Ou sont-ils des hommes d’affaires qui ont flairé une opportunité d’affaires ? Voilà le débat de fond que soulève l’indignation du ministre au-delà des points de vue des uns et des autres. L’expérience a montré qu’à chaque fois, il faut que le président de la République intervienne pour que les lignes bougent dans un sens ou un autre. Lors de la pose de pierre du futur stade de Mandjanfa, le président a dénoncé avec force la gestion du football tchadien. Cela a-t-il créé un débat ? Rien du tout. Tout le monde a applaudi alors qu’il ne lui revient pas à lui de porter des critiques publiquement. C’est signe que la situation est grave. Si le ministère des Sports a cette prérogative, il ne serait que normal. Certaines critiques trouvent que voient la sortie du ministre est maladroite. Et encore plus maladroite parce qu’il l’a fait sur Facebook. Être ministre est aussi être citoyen qui se prononce sur des sujets qui touchent à la Nation. Les différentes opinions consécutives par rapport à cette publication, qu’elles soient critiques ou non, ont permis pour certains observateurs de comprendre le vrai mal du football que beaucoup taisent.

Maurice N’gonn Lokarr

Le président de République, Idriss Déby Itno, est revenu pour la énième fois sur la question de la cohabitation pacifique et du vivre ensemble. C’est à l’occasion de son élévation au titre de Maréchal du Tchad, le 11 août 2020. Après plusieurs interpellations de la conscience des Tchadiens, il est à remarquer que sur le terrain, rien ne change. Le communautarisme est un fait. Au-delà des mots n’est-il pas temps de passer aux actes ?

Comme l’a chanté un musicien ivoirien, « la paix n’est pas un vain mot, mais un comportement à apprendre à nos enfants ». La paix justement, passe par la cohabitation pacifique ou du moins, la cohabitation pacifique peut être signe d’une paix acquise. Mais au Tchad, l’absence de guerre est souvent comparée à la paix. Dans les faits, les Tchadiens ont du mal à cultiver le vivre ensemble. Cette situation est d’autant plus exacerbée par l’injustice, l’impunité, le manque d’équité et surtout la culture communautarisme.

Comme l’a si bien dit le président Déby, « les droits du citoyen ne sont pas dissociables ni matériellement ni juridiquement, des devoirs qui se confondent avec le statut constitutionnel de citoyen ». Mais encore, faudrait-il que tous les Tchadiens bénéficient concrètement des droits reconnus à chaque citoyen. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes se sentent écartés, marginalisés, voire abandonnés par la République. Ces jeunes qui, pour la plupart, diplômés sans emplois, finissent par s’adonner à l’alcool ou à d’autres pratiques malsaines parce qu’« ils n’ont pas trouvé  du boulot dans ce pays ». Or, d’un autre côté, le clanisme, le clientélisme ou la corruption favorisent des jeunes qui occupent des postes de responsabilité alors qu’ils n’ont pas le minimum requis pour ces fonctions. Comment promouvoir le vivre ensemble alors sans équité, sans justice ?

Si de nos jours, les réseaux sociaux sont mal utilisés, c’est parce qu’à la base, il se pose un problème d’éducation, de culture du numérique. Plutôt que de servir de plateformes d’opportunités et d’ouverture au monde, la toile est devenue aujourd’hui un lieu de culture du communautarisme et de la division. Et c’est normal ! Car, ceux qui se sentent opprimés ou oubliés n’ont que la toile pour se défouler, pour extérioriser leurs ressentis. Couper l’internet ou les réseaux sociaux n’est pas la solution. Les autorités tchadiennes doivent comprendre que ce n’est pas parce qu’il y a les réseaux sociaux qu’il y a le communautarisme. C’est parce qu’il y a le communautarisme que les jeunes viennent en parler sur les réseaux sociaux. Les priver de ces outils, c’est encore accentuer davantage leur haine envers certains, et même envers le pouvoir.

Les maux ne se soignent pas que par les mots. Aujourd’hui, il est temps de laisser les discours et passer aux actes. Pour que le vivre ensemble et la cohabitation pacifique devienne réalité au Tchad, il suffit de traiter les citoyens, selon la Constitution, comme étant égaux. Il importe de trouver une identité commune à tous les Tchadiens. De nos jours, en dehors de l’Armée nationale par laquelle les Tchadiens se reconnaissent il n’y a pas des valeurs communes à partager. L’identité tchadienne n’existe presque pas. Trouver un symbole à travers lequel tous les Tchadiens pourront se reconnaître serait déjà un pas vers le vivre ensemble.

Aussi, les jeunes tchadiens doivent être éduqués sur les valeurs de la République. Même la Morale et le Civisme qui autrefois étaient enseignés à l’école primaire tendent à disparaître. Il faut que les Tchadiens, dès le bas-âge sachent qu’ils sont égaux qu’ils ont un même pays, les mêmes valeurs, la même patrie. Il est temps de construire la nation tchadienne, et ce ne sera pas que par des mots.

Maurice Ngonn Lokar

Donc le Tchad fête sa 60e année d’indépendance ce 11 août 2020. 60 ans ce n’est pas rien. C’est toute une vie faite des moments de bonheur et des moments de tristesse. 60 ans dans la vie d’un homme ou d’une femme, c’est l’âge du début de sagesse, de repos et de bilan de vie. Quel bilan pour ce pays? Positif ou négatif? Que dire sur le passé. Qu’avons-nous fait du présent? Pouvons-nous évoqué le futur le cœur apaisé?

Positif, parce que le Tchad existe dans ses 1. 284. 000 km carré. Il est encore entier. Ceux qui ont assisté le 11 août 1960 aux célébrations de cette indépendance étaient certainement heureux. Le bonheur simple de s’être débarrassés du système colonial et des colons qui les asservissaient dans leur propre pays. « Enfin libres, enfin nous avons notre destin en mains », doivent-ils se dire. Ne serait-ce que cela, c’est déjà positif. C’est déjà un accomplissement. Un bonheur immense. Cette liberté est une conquête sans prix.

Négatif, parce que la moitié de 60 ans nous les avons passés à se faire la guerre. Oui la guerre entre nous. Beaucoup de destruction. Beaucoup de retard. Beaucoup de rancune. Beaucoup de rancœur et des déchirements. Seuls le temps et la volonté de chacun de nous ont commencé à effacer cela depuis quelques deux décennies. Seules nos valeurs de solidarité, d’hospitalité et de pardon ont commencé à gommer cela. On ne peut parler du présent sans évoquer le passé. Sauf que le Tchad est un pays singulier. Son présent se résume aussi à cela : jusqu’aujourd’hui, les historiens tchadiens n’ont pas restitué dans des manuels un récit national. Nous n’avons presque pas un récit national. La guerre peut constituer un chapitre de notre récit national, mais pas notre guerre fratricide. Triste. Négatif.

Peut-être, la guerre contre l’occupant libyen, le coup de main militaire chez nos voisins, nos victoires sportives même si elles sont très peu, les succès de nos artistes, de nos écrivains, etc. Mais même cela est trop peu. Parce que nous avons passé trop de temps à nous faire la guerre.

Quoi qu’il en soit, il y a mille raisons de célébrer notre indépendance.  Chacun à sa façon. La célébrer parce que le pays existe. C’est déjà un acquis inestimable. Il n’est plus cet État Néant.

Comment évoquer le futur dans le Tchad d’aujourd’hui ? C’est un exercice difficile. Les malins diront qu’il sera radieux. Les réalistes diront que cela sera dur. Les pessimistes diront que cela sera l’enfer. Tous ont raison d’avoir à moitié tort. L’autre moitié appartient à demain. Et demain est une espérance infinie…

Bonne fête Tchadiens (nes)!

Donc en ce 11 août est aussi, officiellement, la date de l’élévation à la dignité de Maréchal de l’actuel Président de la République, Idriss Deby Itno. Pourquoi avoir choisi cette date? Pourquoi a-t-il accepté cette distinction? Le mérite-t-il?

D’abord, Maréchal n’est pas un grade. C’est une distinction sur des faits d’armes. Maintenant, couplé la date de l’élévation à cette distinction de Maréchal avec le jour de l’indépendance du pays n’est pas très brillant. Pas pour être contre, simplement il faut prendre un jour pour fêter notre anniversaire. On ne naît qu’une fois, qu’un seul jour. Et ce jour nous appartient. Le 11 août devrait être consacré seulement à la naissance du pays du Tchad. A son existence comme pays libre et souverain.

Ensuite, dans son entretien avec Alain Foka de Radio France Internationale (RFI), dès l’entame le journaliste a posé une excellente importante question au Président : pourquoi Maréchal? En avez-vous besoin, M. le président? Autrement dit, notre Maréchal est déjà président. C’est le sommet de la hiérarchie. Grosso modo, la réponse du Maréchal Président Deby Itno était : « …je suis un soldat et je n’ai rien demandé. Ce sont les parlementaires qui en ont décidé ».

Enfin, cette réponse est une esquive ou une vérité? Les deux à la fois. Si Deby Itno était resté soldat, oui par ses faits d’armes peu de personnes allaient lui contester cette distinction pour service rendu.

Mais voilà, il est Président. Il n’avait pas besoin d’un titre de plus. Fut-il une distinction militaire. Cette distinction semble un peu le « Mobutiser » mais Deby Itno n’est pas Mubutu. Il est Deby Itno mais Maréchal quand même.

Bello Bakary Mana

Ses adversaires le disaient fatigué de gérer son système « toile d’araignée ». Un système dont il est le cœur. Et d’où il voit tout, sait tout, contrôle tout et décide de tout. Pis ces derniers temps, il s’est recroquevillé sur lui-même et sur son fauteuil de président laissant fleurir rumeurs et ambitions dans son entourage. Il surgit toujours à la dernière minute tel un vieux lion forçant tous les ambitieux à faire profil bas. Il vient de surprendre pour la énième fois par sa longue présence au Lac après l’attaque de Boko Haram (BH). Alors qu’une semaine auparavant, on le disait éreinté par le pouvoir. Longue chronique d’un soldat hardi, d’un président déroutant et du tout nouveau Maréchal!

Mercredi 23 mars, pendant que le pays luttait contre le virulent coronavirus, une autre nouvelle, tout aussi virulente, tombe : la secte BH a attaqué par surprise l’Armée Nationale Tchadienne (ANT) sur l’île de Bohama, dans la région du Lac. Le bilan est de 98 morts et 44 blessés graves. C’était un coup dur. Parmi eux plusieurs officiers importants. Jamais de mémoire de tchadien, l’armée n’a subi une si grande perte. Jamais de mémoire, le soldat Idriss Deby Itno (IDI) n’a vécu un tel affront.

Par un tweet le président tchadien annonce la nouvelle « pendant que nous sommes en lutte contre le coronavirus, les illuminés de BH ont attaqué nos forces armées dans le Lac-Tchad. Je salue le sacrifice de nos vaillants soldats. Je réitère notre total engagement à vaincre le péril terroriste. » À ce moment, le président n’a pas laissé paraître sa colère. Il la rumine et décide de se rendre sur les lieux de l’attaque.

Sur l’île, c’est la désolation : voitures calcinées, corps noyés, soldats égorgés, munitions emportées. Le président avance au micro, lunettes noires sur un visage fermé, la voix chevrotante de colère, il annonce que ces méfaits doivent être punis.

Le lendemain, il remballe sa veste de président et enfile sa tenue de soldat. Ajuste son grade de Général 5 étoiles. Décide de camper sous un hangar loin des dorures du palais. Dans le sable, la poussière, l’austérité des lieux, l’inhospitalité du climat. Il n’est à l’aise que parmi sa troupe. Il fait de son hangar son quartier Général. Il jure d’en finir avec la secte terroriste de BH. Il s’entoure de ses officiers. Il prépare la riposte.

À cet instant, le soldat a pris le dessus sur le Président. Il aime cela IDI, être soldat. Être simplement combattant sur le terrain. Se contenter du peu. Vivre en groupe. Défier toutes les lois du protocole. Il oublie même qu’il est président. Qu’il ne devrait pas être là, surtout pas en première ligne. Sauf qu’il a déjà dit que le Tchad est le seul pays au monde où le président monte au front pour faire la guerre. Il n’a pas tort. Il connaît ce pays, il connaît ce peuple pour qui être chef, c’est savoir guerroyer. C’est une des qualités de chef qui les impressionne. Un chef prêt à faire face à la mort, cette visiteuse indésirable. « Pour gouverner les Hommes, il faut les impressionner », disait Napoléon Bonaparte.

Le soldat Deby Itno a-t-il fait de cette assertion son principe?  Il y a longtemps, un routier du journalisme français Jean-Pierre Elkabbach l’avait déjà surnommé, en direct sur les antennes de la radio française Europe 1 le Napoléon d’Afrique. C’était au lendemain de sa fumante victoire en 2008, sur les rebelles venus de l’Est échoués aux portes de son palais. Alors que personne ne le croyait capable de retourner la situation en sa faveur. Une prouesse militaire dont les Tchadiens en parlent jusqu’aujourd’hui. Qui invoquant le soutien français. Qui invitant la division des rebelles. Peu importe, le soldat Deby Itno est sorti victorieux après avoir presque perdu ce pouvoir qu’il aime tant.

Beaucoup de Tchadiens ne l’aiment pas comme président, mais beaucoup l’adore comme soldat et admire son audace. Ils oublient comme lui qu’il est président. Ils oublient comme lui que sa place n’est pas en première ligne. Ils sont amoureux de leur président-soldat lorsqu’il brandit sa canne de général. Et entonne le cri de ralliement « moral, moral, moral »

Dans les Réseaux sociaux (RS), il n’y avait que des éloges pour lui. Pourtant, les internautes tchadiens sont connus pour leurs critiques acerbes. Ils aiment le détester virtuellement. Ils adorent l’admirer militairement.

Le Président de l’Assemblée Nationale (PAN) Dr Haroun Kabadi et Mahamat Zene Bada, Secrétaire Général (SG), du Mouvement Patriotique du Salut (MPS, parti au pouvoir), se sont rendus sur le terrain. Ils n’ont pas pu retenir leurs ardeurs.

Le PAN, euphorique, trouvait que le grade de Général était peu pour le soldat Deby Itno. Le SG enthousiaste renchérit « … M. le président sur les réseaux sociaux, c’est un boum ». Avant cela, l’opposant Saleh Kebzabo (SK), président de l’UNDR, a critiqué la présence prolongée du président et a dénoncé les injustices dans l’armée. Aussitôt, un torrent de reproches s’abat sur SK. Certains lui réclament le silence, d’autres exigent de lui la solidarité face à l’ennemi.

Entre-temps, le président fait de la « com » sur les RS. Il en a fait son allié. Lui qui dénonçait, il y a peu, sa mauvaise utilisation. Il en joue, en rejoue, en abuse. Il laisse photographier presque tous ses faits et gestes. Tantôt descendant de son hélicoptère. Tantôt pianotant sur son téléphone devant la carte de la région. Il trace sa stratégie de contre-attaque. Ces images venues d’un autre monde frappent les imaginaires.

Elles ne sont pas seulement destinées à la consommation locale. Elles s’adressent aux partenaires stratégiques, aux présidents des pays voisins, à ceux des pays du G5 Sahel. C’est très fort. C’est un coup fumant d’un président bluffant. C’est la tactique d’un soldat téméraire qui s’appuie sur la technologie de l’information et de la communication. Le soldat Deby Itno n’est plus ce soldat d’antan. C’est un Général 2.0, un soldat de son époque.

Une semaine après le lancement de l’opération « colère de Bohama », il fait le tour des lieux de combat entouré par la troupe. Assis au milieu des soldats, il lance en Arabe locale « armé tchadienne maa lib hana Boko Haram ». Traduction libre : « Boko Haram ne peut se hasarder à s’amuser face à l’armée tchadienne ». Et le Général-soldat rajoute que le Tchad ne participera plus aux opérations hors des frontières.

La nouvelle retentit, à travers le monde, comme un coup de canon tiré par le Général Deby Itno. Les partenaires stratégiques sont tétanisés, particulièrement la France. Les pays voisins sont chaos debout. Les pays du G5 Sahel sont envoyés au tapis. C’est le branle-bas de combat dans les rédactions et les chancelleries. Sans le soldat Deby, ça serait la catastrophe prédisent les plus optimistes.

Pendant ce temps, il a déjà enfilé sa veste de président. Le ministre tchadien des Affaires Étrangères et de l’Intégration Africaine de l’époque Chérif Mahamat Zene est envoyé au combat médiatique arrondir les angles. Il affirme par communiqué que les propos du président ont été mal interprétés. Au passage, il tacle nos collègues-journalistes de langue arabe. Il conclut que Tchad ne quittera pas les théâtres des opérations extérieures. La colère de Bohama s’est envolée. La diplomatie des tanks est toujours d’actualité.

Début du mois mai. L’actualité colère de Bohama s’est atténuée. Corona virus a repris le dessus. Le comité de veille mis en place et dirigé par Kalzébeu Pahimi Debeu (KPD), ministre d’Étatt, patine. La maladie et sa psychose gagnent du terrain. Les esprits s’emballent. Le comité fait un faux pas en signant une convention avec la Fondation Grand Cœur de la Première dame Hinda Deby Itno au lendemain de l’annonce par le président d’un investissement de 15 milliards de francs CFA. L’opposition monte au front et dénonce cela. Saleh Kebzabo, opposant, ne lâche pas prise comme pour prendre sa revanche sur sa sortie sur Bohama. Dans un tweet, il appelle le soldat Deby Itno à reprendre le commandement de la guerre contre la Covid-19. Il aime cela, le président, se faire désirer.

15 mai. Le président dissout la cellule de veille sanitaire. M. Kalzébeu et sa cellule sont enterrés. Deby Itno prend la tête d’une nouvelle organisation, le Comité de gestion de crise sanitaire.

26 juin. Bohama est presque aux oubliettes. Coivd-19 s’affaiblit. Le président de l’Assemblée Nationale, Dr Haroun Kabadi sent l’ennui s’installer à travers le pays. Il sort de son tiroir son discours de Bohama dans lequel il disait que le grade de Général était peu, trop peu pour le soldat Deby Itno. Il met en œuvre une proposition de résolution.

Le verdict tombe : le Général Idriss Déby Itno est élevé à la dignité de Maréchal du Tchad pour service rendu à la Nation et les nombreuses victoires militaires remportées tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, souligne l’article 1er de la proposition de résolution votée par les députés. C’est par 146 voix pour, 00 contre 00 abstention. L’opposant Saleh Kebzabo présent lors de la plénière quitte la salle avant le vote. Il n’a pas apprécié la procédure adoptée. Pour lui, cette récompense est contestée dans sa méthode, mais pas dans le fond. À retenir « pas dans le fond ». Les partisans du pouvoir jubilent.

29 juin. Le PAN Dr Kabadi et les présidents des groupes parlementaires se rendent au Palais présidentiel signifier au Président Deby Itno son élévation à la dignité de Maréchal du Tchad. Élévation acceptée par le premier des Tchadiens. Une première dans l’histoire du Tchad. Une de plus dans l’histoire singulière de l’Afrique noire.

La date de la cérémonie de l’élévation est fixée au 11 août. C’est aussi la date de l’indépendance du pays. Simple coïncidence? Choix assumé? Calcul politique? Quelques jours avant, une note officielle du Protocole d’État est signifiée à tous pour dire qu’il faudra désormais dire et écrire :  Maréchal du Tchad, Président de la République, Chef de l’État. Une page de l’histoire est tournée.

Bello Bakary Mana

Le 1er juillet, Saleh Abdel-Aziz Damane a cédé officiellement sa place à la tête de l’exécutif communal de N’Djamena à Oumar Boukar. C’est lors d’une cérémonie de passation de service à l’hôtel de ville. Retour sur les faits intrigants d’un changement éclair à la Mairie de la capitale.

De la suspension de l’ancien maire Saleh Abdel-Aziz Damane à la désignation définitive du nouveau Maire Oumar Boukar Gana, tout s’est passé en moins de 48 heures. C’est sans parler de la période intérimaire et de la passation de service, au point où l’on est en droit de se demander : pourquoi cette précipitation ?

Tout a commencé dans la soirée du 29 juin 2020. Dans les couloirs de l’Hôtel de Ville de N’Djamena, des rumeurs faisaient déjà cas d’une imminente suspension du maire Damane. Des instructions auraient été données à sa hiérarchie pour le suspendre. Les regards étaient tournés vers le Gouvernorat de N’Djamena. Comme d’habitude, c’est le Délégué Général du Gouvernement auprès de la commune de N’Djamena qui suspend le maire. C’était le cas lors de la première suspension de M. Damane.

Cette fois, surprise ! Tôt dans la matinée du 30 juin, c’est le ministre de l’Administration du Territoire et des Collectivités territoriales décentralisées, Mahamat Ismaïl Chaibo, qui prend les choses en main. Par un arrêté n°111 « portant suspension du maire de la ville de N’Djamena », Saleh Abdel-Aziz Damane est limogé pour « manquement grave ». Dans la foulée, une note de service signée le même jour par le même ministre désigne Oumar Boukar, adversaire « légendaire » du « maire déchu » pour assurer l’intérim.

Ne fallait-il pas attendre que les choses se calment ? Que les tensions retombent pour désigner officiellement un nouveau maire ? Non, estime le conseil communal. Saleh Abdel-Aziz Damane est déjà revenu d’une première suspension, il faut faire vite. Y’avait-il autre urgence ? Toujours le 30 juin, le conseil communal extraordinaire a siégé pour désigner officiellement l’intérimaire Oumar Boukar Ngana comme nouveau maire de la ville de N’Djamena. Brahim Foullah est son 1er adjoint. Cet emballement suscite des interrogations. Le plus intrigant reste le discours d’installation du nouveau maire par le délégué du gouvernement. Au cours de l’installation du nouveau maire et son équipe, aucun mot n’a été adressé à l’ancien maire Saleh Abdel-Aziz Damane.

S’adressant au nouveau maire Oumar Boukar, le délégué général du gouvernement a dit : « je voudrais attirer votre attention que contrairement aux années antérieures, cette année, les caniveaux n’ont pas été curés, les ordures ménagères n’ont pas été enlevées et l’état de nos routes laisse à désirer ». Est-ce cela, le « manquement grave » de l’ancien maire ? Le délégué général du gouvernement poursuit : « les querelles inutiles au sein de l’exécutif et avec les conseillers municipaux doivent cesser ».

Aux dernières nouvelles, il semblerait que le Maire Damane aurait démissionné de son propre gré, fatigué des querelles intestines à l’exécutif de la Mairie. L’establishment du parti au pouvoir aurait tenté une médiation. Et accepter le départ de l’ex-Maire sans démission publique pour atténuer la controverse tout en lui tordant le bras afin qu’il assiste à la passation de service. Damane s’exécute, mais la passation s’est déroulée dans la tension. Les caciques du parti sont soulagés. Ils ont réussi à limiter les déchirements dans le parti à la veille des élections législatives prévues en octobre 2021.

Maurice Ngonn Lokar

Après les attentats du 15 juin à N’Djamena (capitale du Tchad), les arrestations et les mesures mises en place par les autorités, l’heure est à la revendication. L’organisation Boko Haram rebaptisée “Etat islamique, province Afrique de l’Ouest” a revendiqué les attaques. Enfin, on a pu coller des noms et des visages à ces événements.

“Le frère Abou Hamza Al-Ansari et le frère Abou Al-Sadiq Al-Ansari ont mené deux opérations martyres avec deux ceintures d’explosifs contre l’académie de police et le commissariat central. Ces attaques ont tué des dizaines d’apostats [personnes qui ont renié leur religion] et blessé plus d’une centaine d’autres – Allah est louange et gratitude ! Nous demandons à Allah d’accepter nos frères parmi les martyrs”, conclut le document signé : Etat islamique, province Afrique de l’Ouest.

Un communiqué haineux. Les mots “des dizaines d’apostats tués et blessés” glacent le sang. La haine. Toujours la haine, avec ces fous d’Allah.

Désormais la guerre est déclarée. La guerre par les armes. La guerre par les mots. La guerre par les attentats kamikazes. La riposte à tous crins suivra. La riposte à la riposte aussi. Le cercle vicieux. Celui de la légitime défense tant l’ennemi est insaisissable. Celui de la sécurité publique tant cette guerre est un nouveau défi. Mais, pour la gagner, il faut quelque chose de plus : de l’intelligence. Pas seulement de la force.

Comment faire ?

1) Investir dans le social 

Le président Deby Itno ne doit plus continuer à faire du social un simple slogan quinquennal mais un vrai souci. Le gouvernement doit monter des programmes concrets afin d’aider les jeunes Tchadiens à sortir du chômage. De leur donner des perspectives d’avenir. Que ce soit par le sport, les arts ou la musique. Que ce soit par l’aide aux petits entrepreneurs. Ou par l’intégration, sans bakchich, des diplômés dans la fonction publique. Avec pour seul critère l’obtention d’un diplôme ou d’une attestation de formation.

2)  Contrôler le financement des associations religieuses 

Passer de fond en comble les associations aux financements douteux. Identifier qui les finance ? Vers quels secteurs sont alloués ces fonds ? Permettre certaines activités d’assistance sociale de ces associations seulement sous la supervision de l’Etat. Réguler leur fonctionnement afin d’éviter le prosélytisme.

3) Surveiller le contenu de l’enseignement religieux 

Encadrer la formation des imams par un cursus bien défini. Ne peut s’autoproclamer imam n’importe qui. N’importe comment. Redonner de la visibilité à l’islam tchadien. Cet islam de confrérie “soufie”,  “tidjania”… Un islam tolérant et paisible. Combattre l’islam wahhabite conquérant et agressif qui peu à peu est en passe de supplanter l’islam des origines. Boko Haram n’est qu’une des variantes du wahhabisme.

La riposte aux derniers attentats n’est que le début d’une longue guerre contre le terrorisme. La solution à ce mal ne peut être uniquement militaire. Ne peut être seulement policière. Ne peut être uniquement dans les renseignements. La solution doit être aussi sociale.

Bello Bakary

Les Tchadiens du Cameroun 3ème partie : Commandant Tchatcho ou Judas de « l’autre côté »

Apparemment, il a 40 ans révolus, mesure 1 mètre 95 pour 90 kilogrammes environ. Et on l’appelle « Commandant Tchatcho » avec un point d’exclamation à l’arrivée. À ce jour, il n’a ni domicile fixe, ni conjointe, moins encore de progéniture. Mais littéralement, tout Yaoundé le connaît, tout le monde parle de lui. Parce qu’il est à la fois dans toutes les agences de voyage, dans tous les marchés, dans tous les bars, dans tous les cabarets de Yaoundé…En 17 ans de vie d’aventure à Yaoundé, Commandant Tchatcho ! défraie chaque jour la chronique, inspire la terreur à tout le monde - en particulier à ses compatriotes Tchadiens - et totalise à lui seul « 27 séjours en prison » comme il aime à le clamer lui-même.

Ancien élément de « Codo vert » - mouvement rebelle opérant dans le Logone Oriental de 1983 à 1986, d’où son sobriquet de Comandant Tchatcho (tchadien) - Djimrassengar Nicolas a quitté son Koumra natal en 1987 pour s’installer à Yaoundé. Très vite, le jeune Tchadien va avoir la maîtrise du Cameroun, dont il parle couramment une dizaine de langues. Dès 1989, il constitua avec quatre autres jeunes tchadiens un groupe qui a réuni une petite somme d’argent pour monter une cafétéria. Mais l’entreprise n’aura duré que le temps d’une saison des pluies, juste 4 mois et ce fut la catastrophe. Car les revenus générés par la cafétéria de Commandant Tchatcho et compagnie étaient chaque soir injectés dans l’alcool et les jupons.

Entre-temps, Commandant Tchatcho et sa bande changent de fusil d’épaule, et investirent dans les «affaires ». De jour, les copains se faisaient voir dans les marchés de Yaoundé, vendant de la friperie. De nuit, les « affairistes » se métamorphosaient en un collège de Ninja, braquant et dépouillant les noctambules à travers les quartiers de la capitale. Trois lieutenants de Commandant Tchatcho ont fini par laisser leur peau dans ce brigandage, tandis que 9 de ses affiliés restent aujourd’hui détenus à Kondengui, la prison centrale de Yaoundé.

Mais Commandant Tchatcho, lui, ne désarme pas. De ses nombreuses entrées et sorties de la prison, il tisse et ratisse large en relation avec les forces de l’ordre et décuple sa capacité de nuisance. A la gare voyageurs de Yaoundé, par exemple, il est devenu le collabo privilégié des policiers et la bête noire de ses compatriotes. Un Tchadien débarque du train ? Commandant Tchatcho le canalise directement au fond du filet de la police. Commandant Tchatcho vous demande dare-dare 50 mille F CFA et vous n’en avez pas ? La gendarmerie va inexorablement vous débusquer le même jour et vous serez obligé de débourser deux fois plus, sinon vous êtes foutu !… Dans les bars et cabarets, ComTchatcho et sa bande, qui grandit chaque jour davantage, se gèrent en « règle congolaise » ; c’est-à-dire, ils entrent un soir par exemple dans un débit de boisson, « ils boivent jusqu’à l’aube, ils cassent les bouteilles et ils ne payent rien ! » A la moindre revendication du barman ou du tenancier, ComTchatcho ouvrent immédiatement les hostilités où ni la police, ni la gendarmerie ne peuvent intervenir…

Ainsi, de jour en jour, la triste célébrité de Commandant Tchatcho monte, tout en ternissant l’honneur de ses compatriotes. Curieusement, un bon nombre de jeunes tchadiens, à travers les villes du Cameroun, s’inscrivent de plus en plus à l’école de ce Judas des temps nouveaux. Triste !

 Par Bétoubam Mbaïnaye

Les Tchadiens du Cameroun 1e partie : Quand l’eldorado se transforme en cauchemar

Fuyant les conflits et les persécutions ou poussés par le désespoir, un grand nombre de Tchadiens se retrouvent aujourd’hui au Cameroun voisin. Dans des conditions souvent précaires. Etat des lieux.

Ils sont fonctionnaires de l’Etat, diplômés sans emploi, étudiants, commerçants, simples paysans… Certains sont réfugiés statutaires ou demandeurs d’asile. D’autres, des nomades ordinaires, des migrants économiques ou des aventuriers tout azimut. À ce jour, nul ne peut chiffrer avec précision le nombre de ces Tchadiens venus au Cameroun dans l’espoir de sauver leur vie, d’échapper aux persécutions ou de bénéficier de la relative prospérité du pays.

Selon les sources, les chiffres varient : certains parlent de 500 mille Tchadiens vivant sur le territoire camerounais ; d’autres, de 1 million. Le Haut-Commissariat pour les Réfugiés, de son côté, annonce le chiffre de 39.642 réfugiés tchadiens, rien que dans les villes de Garoua, Yaoundé et Douala. Et chaque jour, il en arrive d’autres. Djingaotoudji Issac, Président de la Colonie tchadienne au Cameroun témoigne : « Ici, nous sommes nombreux, très nombreux. Dans toutes les villes, dans tous les villages du Cameroun, on a quatre chances sur deux de rencontrer un Tchadien (…) Et nous constituons une main d’œuvre quasi gratuite dans les chantiers de construction, dans les ports, sur le réseau ferroviaire… »

Mais c’est surtout dans les champs de maïs de l’Adamaoua et les plantations de coton de la localité de Garoua, au Nord du Cameroun, que la communauté tchadienne est légion. « Chaque année, entre mai et septembre, mille à deux mille Tchadiens débarquent au Nord du Cameroun. Par dizaines, ils sont recrutés par des propriétaires terriens qui les exploitent dans des conditions souvent inhumaines », déclare en substance un fonctionnaire camerounais d’origine tchadienne qui réclame l’anonymat. Il faut ajouter que certains, en particulier des femmes, évoluent à la débrouille. Rassem Dorkass, 38 ans et mère de 5 enfants, est de ceux-là. Au bord de la grande voie bitumée reliant le quartier Elig-Ezao au stade Omnisports au cœur de Yaoundé, elle passe 10 à 15 heures par jour devant son petit commerce. Indifféremment, Dorkass parle : « Cela fait 16 ans que je suis à Yaoundé. Mon mari est un gardien de nuit dans un restaurant au quartier Mokolo. Il gagne 23.500 F CFA par mois. Cela ne lui permet pas de payer à la fois le loyer, la nourriture, le savon, des habilles, des médicaments et la scolarité des enfants. Je suis alors obligée de me mettre dans la vente des arachides grillées pour lui venir en secours. » A quelques dix pas de l’étal de Dorkass, un groupe de vendeurs à la sauvette se chamaille dans un arabe qui rappelle le marché central de N’Djaména. Ce sont des jeunes Ouaddaïens qui se disputent l’ordre de payement de leur tontine…

Exode massif et continu
Selon nos sources, la migration tchadienne vers le Cameroun n’est pas un phénomène nouveau. Déjà en 1965, alors que le Tchad amorce une dérive dictatoriale sous la mégalomanie de feu président Ngarta Tombalbaye et que l’activité économique prend son essor au pays d’Amadou Ahidjo, les Tchadiens commencent à migrer au Cameroun. Une migration alors devenue unilatérale et qui, tout en fluctuant en fonction de la situation politique et économique du Tchad, n’a jamais cessé. Les seigneurs de la guerre qui se sont succédé au pouvoir au Tchad de 1975 à nos jours, n’ont fait qu’accélérer ce mouvement migratoire ; tandis que la déperdition économique et la déréliction sociale qui ont suivi et qui perdurent, servent de catalyseur à cet exode massif.

Mais pour les milliers de Tchadiens qui traversent illégalement la frontière vers « l’Ouest », le rêve de l’eldorado camerounais se transforme vite en cauchemar. Car depuis toujours, ils sont victimes d’une xénophobie ambiante et de la violence policière. Il faut rappeler qu’en 1988, huit à dix mille Tchadiens, selon les sources, ont été expulsés sans bagages du Cameroun. En 1991, un autre programme de refoulement de Tchadiens a été annulé in extremis. En février 2002, les étudiants tchadiens de l’université de Ngaoundéré, dans la province de l’Adamaoua au Nord du Cameroun, ont été l’objet d’une violente agression dont les causes n’ont pas encore été précisées. Aujourd’hui encore et en dépit de la Charte de la CEMAC qui appelle à l’intégration entre les peuples des six Etats de l’Afrique centrale, les tracasseries policières et « l’anti-tchadinisme » demeurent tenaces au Cameroun. À l’évidence, nos sources indiquent qu’au moment où nous écrivons ces quelques lignes, « pas moins de trois cents ressortissants tchadiens croupissent à la prison centrale de Yaoundé » pour des motifs souvent fallacieux ; tandis que bien d’autres sont régulièrement traqués par la police à cause du permis de séjour. Précisons que le permis de séjour au Cameroun pour les ressortissants de la CEMAC coûte 80.000 F CFA pour une validité de deux ans.

« Tchadien, mon chien »
« Ce dernier temps, on sent que les autorités camerounaises jouent la carte de l’apaisement ; parce que nous ne sommes pas aussi menacés comme par le passé », observe Barka Youssouf, un ancien élément de la Sécurité Présidentielle sous Habré, devenu vendeur de chaussures au marché central de Yaoundé. Est-ce l’odeur des royalties du projet pétrole de Doba, dont l’Etat camerounais est bénéficiaire à hauteur de plus de 50 milliards de dollars, qui change ainsi la donne ?

Quoi qu’il en soit, les efforts – bien intéressés – de l’Etat camerounais pour améliorer le sort des Tchadiens n’ont pas survécu à l’anti-tchadinisme longtemps ancré dans l’imaginaire du Camerounais. Pour Gareng Prosper, bachelier tchadien installé depuis 7 ans à Yaoundé, « quand un Camerounais t’appelle Tchadien, en appuyant sur le premier syllabe, c’est qu’il te traite de chien. » Laoudoumaye Timothée, employé à la boulangerie Caravelle à Yaoundé, ajoute : « Ce qui me choque le plus dans l’attitude des Camerounais, c’est le traitement qu’ils nous accordent au travail. Quel que soit notre niveau d’étude ou notre compétence, ils n’acceptent jamais nous payer au-dessus de 30.000 F CFA quand bien même ils ne peuvent pas se passer de nous. Il y a dans cette attitude du racisme et de l’esclavagisme. »

Pour le bureau de la colonie tchadienne, 3 Tchadiens sur 5 installés dans les villes du Cameroun travaillent comme veilleurs de nuit ou domestiques. Et l’immense majorité de ceux-ci gagne un salaire ridiculement bas : « Ils perçoivent en général entre 5 à 30 mille F CFA par mois », précisent nos sources. Entre-temps, une maison de deux chambres à Yaoundé coûte en moyenne 15 mille F CFA le mois ; la scolarité d’un enfant se situe entre 45 et 120 mille F CFA l’année ; le kilo de riz coûte 750 F CFA ; les frais médicaux sont pratiquement inaccessibles à ces nombreux Tchadiens du Cameroun.

Malgré cette précarité de la situation des travailleurs tchadiens au Cameroun, la majorité de ceux-ci n’est ni immatriculée à la Caisse nationale de prévoyance sociale, ni protégée par un quelconque syndicat. Exits donc les droits des travailleurs migrants chers au Bureau International du Travail (BIT) ; et tant pis pour celui qui se fait arrêter ou renvoyer de son boulot…

Pour tempérer ce calvaire, bien de Tchadiens se laissent embarquer dans les partis politiques, en particulier le RDPC du président Paul Biya et l’UDPC du nordiste Bello Bouba Maigari ; et obtiennent de ce fait des cartes nationales d’identité camerounaise. Toutefois, le nombre de ceux qu’on peut qualifier de « sans papier » reste important. Et ceux-ci continuent à mettre au monde des enfants qui ne sont enregistrés ni au Cameroun, ni au Tchad. Ces enfants seraient plus de 10 mille à être privés de nationalité et n’ont aucune possibilité d’accès à l’instruction.

Bétoubam Mbaïnaye

Le Ministre des relations extérieures, Monsieur Ahmad Allam-mi, n’est pas un vrai Tchadien. Il ne doit en conséquence pas jouir des privilèges qui doivent être réservés aux seuls vrais Tchadiens. C’est en substance ce qui ressort des affirmations publiquement assumées du Ministre plénipotentiaire hors classe, Hassan Abakaka Mayo, lorsqu’il écrit sans détours que : « Si le Tchad n’est pas plongé dans le désordre politique actuel, ‘‘des personnes n’ayant pas d’attache sérieuse’’ (…) ne seront pas à la tête de notre diplomatie ». Autrement dit, pour occuper un poste prestigieux de responsabilité politique, il est impératif d’avoir ses racines paternelle et maternelle au Tchad. Avoir un seul parent ayant des racines au Tchad ne serait pas suffisant pour se revendiquer Tchadien. Surtout, être né d’un parent Blanc est une situation qui devrait définitivement restreindre vos chances de prétendre occuper des fonctions politiques au Tchad.

Dans l’absolue, il peut paraître surprenant qu’à notre époque de métissage, entre Noirs et Noires de différents pays, entre Blancs et Noirs ou encore entre toutes les races…, il puisse exister des individus pour tenir de tels propos. Il est encore plus surprenant que de tels propos soient tenus par une personne qui se revendique intellectuel, docteur, très haut fonctionnaire, diplomate de carrière ayant sillonné le monde et côtoyé diverses cultures.

Pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraître, il est regrettable de constater que les propos de Monsieur Abakaka Mayo trouvent un appui dans la Constitution tchadienne qui classe expressément les Tchadiens en plusieurs catégories pour l’élection à la magistrature suprême. Notre Constitution (art.62) indique clairement que pour prétendre aux fonctions de Président de la République, il faut impérativement « être Tchadien de naissance né de père et de mère, eux-mêmes Tchadiens d’origine… ». Aussi, ni la nationalité que l’on peut acquérir jus soli ou jus sanguini, ni la naturalisation que l’on acquière en en faisant la demande, ne suffisent-elles à octroyer les mêmes droits à l’éligibilité qu’aux « vrais » Tchadiens, c’est-à-dire ceux qui sont nés de père et de mère Tchadiens « d’origine ». Cette disposition ne s’est pas retrouvée fortuitement dans la Constitution tchadienne. Elle a été défendue unguibis et rostro à la Conférence Nationale Souveraine (1993) par des individus qui pensent et réfléchissent exactement comme Abakaka Mayo. Elle a surtout été effectivement appliquée pour écarter la candidature d’Abderamane Khoulamallah lors de l’élection présidentielle de 1996. Les membres de la CENI ne se sont pas gênés de lui rappeler que sa mère était Soudanaise. La circonstance que sa mère ait passé toute sa vie au Tchad et que son père ait été plusieurs fois ministre et même Premier Ministre du 12 au 24 mars 1959, n’a pas suffi à faire de lui un « vrai » Tchadien.

Certains me rétorqueront sans doute qu’il est normal qu’il y ait des distinctions entre citoyens pour les fonctions du Président de la République. Notre Directeur de la Publication m’a fait la remarque suivante : « dans tous les pays, il existe des conditions pour être Président ». Cette remarque serait exacte si et seulement si elle n’insinue pas que la condition « d’origine tchadienne » posée par notre Constitution est une condition objective. Il est incontestable que pour occuper la plus haute fonction de l’Etat, il faut au moins établir ses attaches avec le pays qu’on prétend diriger. Cette condition est à mon sens valable pour toutes les fonctions politiques, quelles qu’elles soient. Par exemple, la Constitution exige des candidats à la présidence qu’ils aient au moins 35 ans qu’ils n’aient pas une double nationalité. Je suis entièrement d’accord avec cette dernière exigence. L’on ne peut pas être naturalisé Français ou Canadien et ensuite venir prétendre diriger le Tchad. Déjà dans le domaine du sport en général et du football international en particulier, un joueur ayant participé à une compétence internationale sous les couleurs d’un pays ne peut plus faire partie de l’équipe nationale d’un autre pays. A fortiori, diriger un pays doit exclure la double nationalité.

Ce qui est totalement absurde, c’est d’exiger, pour les fonctions présidentielles, une filiation doublement originelle avec son propre pays. Si cette condition subjective est appliquée dans les démocraties occidentales, ni Sarkozy (25% Français) ni Obama (12,5% Américain) ne pourrait prétendre exercer des fonctions politiques dans leurs pays respectifs. Surtout si comme le prétend Abakaka Mayo, il faut avoir une double filiation paternelle et maternelle avant d’occuper des postes politiques dans un pays donné, l’acteur américain Schwarzenegger n’aurait pas été élu Gouverneur de l’Etat de Californie. À moins de modifier la Constitution pour en abroger la disposition sur la double racine tchadienne, gageons que les membres de la CENI ne se gêneront pas de contester éventuellement la qualité de « vrai » Tchadien de : mon ami Ahmat Yacoub d’Alwihda et de ses enfants, du ministre Adoum Younousmi et de ses enfants, du juge Ahmed Bartchiret et de ses enfants, de Moukhtar Wawa Dahab et de ses enfants, de Kogri Issa et de ses enfants, des enfants d’Hissein Habré de mère sénégalaise, des enfants d’Idriss Déby nés de Wazouna. Bref, de tout Tchadien ou descendants de Tchadiens n’ayant pas une double racine au Tchad. Et en ces temps de test ADN, il serait difficile de cacher sa double filiation étrangère et tchadienne.

Mais être Tchadien, est-ce seulement être né de père et de mère Tchadiens d’origine ? Beaucoup de nos compatriotes sont Tchadiens sans avoir une double racine au Tchad. Ils doivent néanmoins jouir des mêmes droits que tous les Tchadiens de « souche » à l’éligibilité à la plus haute fonction de l’Etat. Et puis, si l’on devait continuer à raisonner en termes d’origine, je voudrais que l’on me dise à partir de quelle époque faut-il situer l’origine du Tchad. À partir du 25 février 1885 ou seulement depuis le 11 août 1960 ? Et pourquoi pas avant ou après ces deux dates ? Dans une récente « mise au point » adressée à un certain Kossadingar, qui aurait voulu lui contester son appartenance à la nation tchadienne, le Ministre des relations extérieures, Monsieur Allam-mi, s’est-il senti obligé de préciser qu’il est « le fruit d’un métissage de Gorane, d’Arabe et de Français ». Il précise ensuite avoir vu le jour à Faya où naquirent d’ailleurs sa mère ainsi que ses grands-parents. Il dit aussi avoir fait l’essentiel de ses études primaires et secondaires au Tchad où il a obtenu son bac avant de partir en France pour y poursuivre ses études supérieures qu’il a achevées au Cameroun grâce à une bourse tchadienne. Enfin, il aurait intégré le Ministère des relations extérieures où il a effectué toute sa carrière professionnelle conformément à sa formation universitaire. Il dit parler la langue française et le dialecte gorane. L’on suppose aussi qu’il parle parfaitement l’arabe véhiculaire tchadien.

Précisions utiles sans doute pour donner des indications sur sa filiation métisse, mais précision manifestement superflues pour revendiquer ses attaches avec le Tchad. Ahmad Allam-mi est Tchadien de notoriété publique. Il représente le Tchad sur le plan international et ne revendique aucune autre nationalité que sa nationalité tchadienne. Monsieur Abakaka Mayo me semble être un dangereux Lepéniste (idéologie de Jean-Marie Le Pen, politique français raciste et xénophobe). Il le revendique d’ailleurs au travers de cette affirmation : « Le Tchad a besoin d’un homme d’expérience certes, mais ayant une identité crédible et conforme aux réalités nationales pour conduire sa politique étrangère ». Réveillez-vous Monsieur Mayo Abakaka. Vous vivez aux USA et on est au 21ème siècle. On ne choisit pas ses parents on ne choisit pas non plus son pays de naissance. Si vous-même vous avez « réussi » à garder vos prétendues attaches originelles avec le Tchad, rien ne vous détermine à croire que cette situation sera maintenue par vos descendants. Et j’espère que si par hasard un de vos petits-enfants ait eu une filiation à moitié étrangère, vous ne lui fermerez pas les portes de la fonction publique. Je l’espère vraiment.

Lyadish AHMED

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