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Dans le débat autour de l’affaire Habré, les
Africains ont montré beaucoup d’enthousiasme et cela semble
montrer l’évolution de l’opinion publique africaine. Une
opinion qui se doit de grandir et de s’imposer parallèlement au
‘’syndicat des chefs d’Etats’’ à qui le Sénégal a décidé
de confier Habré. Or, notre opinion évolue-t-elle dans le bon
sens ? Est-ce qu’elle soulève le bon débat, quand en
majorité on refuse la « justice des blancs »
sans vouloir réclamer la nôtre ? C’est ce que montrent
les positions nombreuses et passionnées de nos frères qui, pour
la plupart, ne connaissent ni le Tchad, ni Hissein Habré.
Il convient de rappeler que l’histoire du Tchad,
celle de ses injustices n’a pas commencé en 1982, et donc pas
avec Hissein Habré. Pour une raison ou une autre, ce dernier
n’a pas cherché, à son arrivée au pouvoir, à parcourir les
pages de l’histoire pour déterminer les responsabilités,
potentiellement nombreuses, de ses prédécesseurs dans les
massacres des populations civiles entre 1960 et 1982. Pas plus que
Deby ne cherche aujourd’hui à passer au crible de la justice
ceux qui ont gouverné avant lui. Cela est d’ailleurs une
coutume qui caractérise tous les régimes.
En réalité, il n’y a jamais eu de vraie
rupture politique entre les régimes successifs depuis 1960 en
termes de projets nouveaux et novateurs qui nécessiteraient,
comme cela fut le cas au Mali, la détermination des responsabilités
des anciens dirigeants dans la persécution et les pillages. Il
est logique qu’un régime qui s’attèle à commettre les mêmes
bavures que le précédent ne cherche pas à le juger. Dans le cas
contraire, la jurisprudence ainsi établie s’appliquerait à lui
par la suite. Ainsi donc, les Tchadiens n’ont jamais connu de régimes
de rupture politique. Au Tchad, aucune victime d’un tortionnaire
politique n'a obtenu que le coupable soit traduit devant la
justice, et ce depuis l'indépendance. Pire encore, les acteurs
d’un précédent régime intègrent élégamment le nouveau système
sans qu’on émette le moindre murmure sur leurs actes antérieurs.
Ceux qui ont obtenu justice l'ont fait eux-mêmes par des règlements
de compte personnels. Par exemple, en 1985 à Moundou (sud du
Tchad) a eu lieu l’exécution publique d'un ancien tortionnaire
par le benjamin de la famille victime d’un massacre en 1979.
Comme quoi, nos ‘’révolutions’’ n'ont rien révolutionné.
Bien sûr, la tolérance et les amnisties sont nécessaires
pour qu’un peuple s’habitue à se supporter, à ne pas être
dur envers lui-même. Mais ceux qui ont pensé à l’amnistie
pour résoudre leurs problèmes sont ceux qui s’engagent à écrire
leur histoire sur de nouvelles pages et donc à
exclure d'éventuelles excuses (si elles existent) de ceux
qui diraient qu’on aurait mieux fait de ne pas trop creuser au risque de
raviver les tensions. Non, nos dirigeants griffonnent chacun sur
les pages de leurs prédécesseurs. Les assassins de Tombalbaye
l’ont tué parce qu’ils ont jugé qu’il n’y a rien à lui
reprocher, c'est-à-dire qu’il n’est même pas utile pour répondre
de ses actes devant la justice. Et on sait, à ce propos, que
beaucoup de Tchadiens ont souffert pendant son règne, personne
n’a bénéficié de la justice parce que ceux qui ont chassé
Tombalbaye ne l’ont pas fait à cause de ses résultats
politiques, sinon ils l’auraient arrêté vivant, ou même jugé
après sa mort. La même logique s’applique aux régimes
successifs et les populations victimes des abus n’ont jamais eu
une tradition de confiance dans la justice.
On peut donc comprendre qu’au Tchad, obtenir
justice d’un abus politique est un luxe que seul peut s’offrir
celui qui est fort. Et donc comment saisir le cas de Hissein Habré
dans ce contexte pour éviter de verser dans l’arbitraire ? Déjà,
un doute tombe : les Tchadiens n’ont jamais cherché à le
juger, parce qu’ils ne sont pas habitués à une telle
tradition, luxe dont
ils sont privés depuis 1960. Il convient d’observer l’indifférence
populaire face à la question pour s’en convaincre. Telle
n’est pas non plus la volonté du gouvernement tchadien, même
si Deby affirme, pour ne pas réagir le dernier, qu’il faudra
extrader Habré en Belgique. Aussi, la fin de l’impunité ne
semble pas pour demain quand on considère les discours des
opposants qui affirmaient simplement qu’il faut « balayer
Deby » ou encore « Deby doit partir » (Yaya
Dillo). Cela sous-entend qu’on ne lui reproche que son fauteuil
après 15 ans de règne, Drôle de façon de faire de la
politique, on ne prévoit même pas un audit dans l’éventualité
d’une succession !
Pour le cas de l’ancien président tchadien,
il convient d’abord de dissocier le contexte actuel (médiatisation
des rapports internationaux, mutation de l’opinion africaine) du
fait que ce cas n’a rien de banal par rapport à ce qu’ont
commis ou commettent certains autres tortionnaires africains.
L’affaire Habré peut être une affaire tristement banale en
Afrique quand elle cesse d’être médiatisée et politisée.
Cependant, quand le débat se place sur un terrain
africain, on doit d’abord exiger qu’on puisse agir
raisonnablement. La justice est une denrée rare en Afrique, une
matière à laquelle tout le monde a droit mais que l’égoïsme
réserve aux aristocraties
gouvernantes. Rappelons que c’est parce qu’on se prive de
justice que nos frères se sont fait tirer comme des lapins à
Melilla, et même ceux qui réussissent à arriver chez les autres
le font pour échapper à nos injustices socioéconomiques,
politiques et culturelles. Le lien peut être fait avec le cas
Habré : où étions
nous, où étaient les Chefs d’Etats africains quand des
citoyens africains ont demandé à la justice sénégalaise de
juger Habré, où étaient nos intellectuels, surtout sénégalais,
pour imposer le débat quand une personne se sentant victime
demande justice et que celle-ci lui répond qu’elle ne l’aura
pas ? Ces victimes, comme les malheureux de Melilla,
sont simplement allé chercher justice de l’autre côté de la Méditerranée
là où elles pensaient la trouver et en jouir pleinement.
Il n’y a qu’un Tchadien qui aime vraiment son
pays qui puisse saisir agréablement l’admiration des Sénégalais
pour Hissein Habré qui, faut-il le noter, même accusé, fut
un grand homme dans notre histoire. Il a défendu et gagné une
cause tchadienne avant même que la Justice internationale ne
reconnaisse au Tchad son territoire spolié par la Libye.
Cependant, la construction africaine devant se faire sur des bases
saines et dans le respect des droits de l’homme, quelque soit sa
place dans l’histoire, un Africain doit en conséquence répondre
de ses actes quand on l’accuse de crimes.
Or, le manque de courage, à chaque fois qu’on
nous met au défit d’un acte historique, nous a valu encore
l’humiliation quand un petit pays comme la Belgique nous
amène à débattre sur nos maux, ne sachant sur quel pied danser
et versant dans le sensationnel. N’est-ce pas là le manque de
grandeur qui est le fait de méconnaître, sans modestie, son déficit
juridique au lieu de reconnaître le mérite de ceux qui sont en
avance dans le domaine ? Et tout ça, parce que les autres
ont mené le débat avant nous et à notre place, parce que l’UE
dont nous voulons suivre l’exemple pour l’UA a d’abord
commencé par la question des droits de l’homme et de la démocratie.
Ne devons-nous pas garder l’émotionnel pour des lendemains
meilleurs ? L’important si on saisit bien ce qui se passe
avec l’affaire Habré, c’est de construire quelque chose en
Afrique pour que les Africains puissent enfin croire à quelque
chose, qu’ils n’aillent pas quémander ailleurs et qu’on
puisse garder une courtoisie honorable avec le reste du monde.
N’est-ce pas Pr
Malick Ndiaye et Pr Moustapha Cissé ? Je ne vous accuse pas
de vous opposer à l’extradition de Habré en Belgique, mais je
pourrais valablement le faire pour vos silences comme tant
d’autres intellectuels face au déficit judiciaire dans votre
pays et en Afrique.
Le malaise des autorités sénégalaises face à
la décision inactive de la justice, peut témoigner de l'évolution
de la démocratie sénégalaise, et celle de l’opinion africaine
en général même si on
n'a pas posé le débat de façon valable partout. Extrader
Habré sans l'aval de la justice peut sembler difficile, ne pas le
faire ne grandit guère au contraire, car la justice a laissé la
question en suspens. Le gouvernement sénégalais s’est trouvé
dans une situation compréhensible sauf, effectivement, quand
il cherche à résoudre le problème sans procédure. Agir, comme
l’a fait le Sénégal, au delà d’une certaine limite de procédure
normale serait bafouer les droits de Hissein Habré lui-même.
Et en plus, même le plan B ne rend pas service à la justice :
remettre l’affaire devant les Chefs d’Etats africains, ce
serait politiser davantage le problème. Et sur ce point, les
esprits naïfs sont aussi bien au Sénégal qu’au Tchad. Dans ce
pays, une décision collégiale de chefs d’Etats pour le
jugement de Habré peut être assimilée à une manœuvre de Deby.
Et si la décision est allée dans ce sens, ceux qui connaissent
le Tchad pourront s’inquiéter valablement pour ce pays fragile
où le fait tribal occupe une place de choix en politique.
D’ailleurs, au nom de quelle procédure, de quel
principe, un sommet politique d'une organisation régionale décide
d'une question complexe mais avant tout purement juridique? Il
n’y a pas de doute qu’en se réunissant à Khartoum, les chefs
d’états africains vont essayer de résoudre un problème qui
sera d’abord à leur service avant celui de la justice. Ils vont
d’abord tenter de résoudre le problème de Wade qui est aussi
le leur. Si l’on veut poser un précédent concernant la
justice, il est important qu’il provienne de la justice elle-même.
Cela doit, à mon avis, mobiliser les juristes africains soucieux
de la place du droit dans la construction africaine, car les
politiques veulent les dépasser en la matière. Parce qu’elle
concerne aussi l’impunité qui fait autant de victimes, la
question devrait mobiliser
la jeunesse africaine. La fierté africaine ne se réclame pas
simplement d’une africanité, il faut des actes et ces actes
concernent aujourd’hui la justice qui ne pourrait tolérer la dérobade.
L’impératif de justice en Afrique n’attend pas et quand ce
sont ceux qui contournent souvent le droit qui doivent régler le
problème, les citoyens africains doivent veiller à ce que cela
aille dans leur sens. Quelque soit le résultat du sommet de l’UA,
il sera décisif : car il va décider si l’impunité a assez duré
ou non. Dans le premier cas cela pourrait inspirer l’espoir,
dans le cas contraire, autant faire le deuil de l’actuel projet
pan-africain, car la base s’avérera fade et creuse. L’Union
Africaine ayant été amorcée en dehors du peuple africain, le
devoir revient à ce peuple martyr d’exiger des valeurs pour défendre
ses intérêts.
En somme, c’est peut être une aubaine que le
problème soit renvoyé au niveau africain même si la justice et
ceux qui vont en débattre ne partagent pas souvent les mêmes intérêts.
Mais au niveau citoyen, la mobilisation peut peser et orienter les
démarches politiques vers le sens de la justice qui est un impératif
souvent absent en Afrique. On peut exiger, par exemple, que ce
procès puisse se dérouler en Afrique pour faire profiter pédagogiquement
nos populations du bénéfice auquel elles ont légitimement
droit. Et ainsi nourrir valablement l’orgueil de ceux qui, dans
l’émotion, croyaient à un africanisme vide, un africanisme béat
ignorant qu’il ne faisait ni l’honneur de Habré, ni celui des
autres africains.
M.D
N'djamena,
Tchad
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