Dans notre précédent article
intitulé « Quelles réformes pour une diplomatie de
développement au Tchad ? », nous avons mis en évidence les
aspects généraux des dysfonctionnements au sein de certaines
de nos représentations diplomatiques et dans quelle mesure
nous pouvons contribuer à la redynamisation de la diplomatie
tchadienne pour le développement national. Dans cette
deuxième partie, nous allons tenter d’appréhender les
avantages que nous pouvons tirer des pratiques diplomatiques
et de leur évolution pour un réel développement de notre
pays.
Le diplomate camerounais M.
Jean Claude SHANDA TONME a considéré, dans ses mémoires d’un
diplomate africain, que « la diplomatie est un art de
cynisme éprouvé, constamment habillé dans un costume cousu
de fausses convivialités, d’amabilités trompeuses, de ruses,
d’ingratitudes extraordinaires et bien souvent d’égoïsmes
mortels. Elle n’est en effet ni une science, ni une
religion, mais une méthodologie indépendante de protection
et de promotion des intérêts modulables selon le temps, les
partenaires, les objectifs et les facteurs d’influence ». Il
ajoute qu’on ne naît pas diplomate et on ne se forme pas
pour devenir diplomate. Il y a tout un processus
d’acquisition, d’héritage, de captage et d’adaptation aux
exigences d’un métier qui est surtout une somme de trait de
caractère, de fait d’armes et d’intelligence. Avoir étudié
les relations internationales et être impliqué dans la
structure active de conception ou d’exécution des stratégies
d’un ministère des affaires étrangères ou d’une organisation
internationale, ne confèrent point la qualité de diplomate.
Nous pensons, à quelques
nuances près, que cette conception de la diplomatie de M.
SHANDA TONME peut être profitable aux pratiques
diplomatiques des Etats les moins avancés en général, et du
Tchad en particulier, dans le sens que l’engagement
personnel et habile, nourri d’une volonté et d’une
expérience conséquentes, enrichi par ailleurs par une
culture générale expansive et prospective, permet de
dépasser ses habillages formels (convivialités, amabilités,
formations ….) et d’approcher la réalité de la carrière
diplomatique avec réalisme, dynamisme et flexibilité en vue
de résultats tangibles.
Il est vrai que les réelles
prédispositions caractérielles mêlées à un sens élevé de la
curiosité et de l’information sont nécessaires et utiles à
un diplomate. Cependant, les formations qui intègrent dans
leur cursus des programmes relatifs au métier de diplomate
contribuent sans aucun doute à la préparation et à
l’initiation des futurs diplômés à la carrière diplomatique.
Elles leur donnent aussi les capacités de s’intégrer au
monde diplomatique et de s’adapter à son évolution, dans un
mouvement permanent d’innovation, de création et de progrès.
Ceci est un clin d’œil lancé à l’Ecole Nationale
d’Administration et de la Magistrature (ENAM) du Tchad, l’un
des piliers de la formation des cadres tchadiens, pour
réorienter ses perspectives de formation au regard de
l’évolution du contexte national et international en
général, et du monde diplomatique en particulier.
Dans le contexte
international actuel, la diplomatie évolue très rapidement
de sorte qu’elle oblige la plupart des pays les plus
vulnérables, disposant de peu de ressources, de s’y adapter
continuellement en mettant à contribution toutes leurs
forces pour être partout où la nécessité s’impose, en
faisant appel à l’intelligence, aux capacités et aux
qualités de leurs cadres. C’est le cas lors des négociations
bilatérales et multilatérales dans les domaines du commerce,
du développement, du règlement pacifique des conflits de
tout genre, etc.
Dans ce genre de rencontres,
les diplomates des pays les moins avancés se doivent d’user
de tous les moyens formels et surtout informels à
leur disposition pour obtenir des résultats souhaitables et
bénéfiques pour le développement durable de leurs
pays. Quelques fois, ils y parviendront, mais dans la
plupart des cas les résultats attendus ne sont pas à la
hauteur des espérances et des sacrifices consentis. Ainsi, à
partir du bilan des expériences personnelles et collectives,
chacun de nous pourrait s’interroger si le diplomate d’un
pays pauvre devrait intervenir sur la scène diplomatique de
la même manière que les diplomates des pays riches.
Personnellement, nous pensons
que les diplomates des pays les moins avancés – dont le
Tchad fait partie – ne devraient pas rester prisonniers de
la diplomatie classique, des habillages trompeurs ; même si
les règles et conventions sont les mêmes pour tous, les dés
sont pipés : les points de départ étant différents entre les
diplomates des pays pauvres et ceux des pays riches. De ce
fait, il serait illusoire de penser que la diplomatie
classique a les mêmes avantages et les mêmes contraintes
pour ces diplomates ; les priorités et l’urgence des
situations des pays pauvres doivent primer sur d’autres
considérations.
Au-delà des règles et
conventions diplomatiques internationales auxquelles les
pays les moins avancés ont souscrit et face aux attentes
légitimes de leurs populations, la difficulté majeure de ces
pays réside dans leur capacité et leur habileté à se faire
entendre dans les négociations bilatérales et
multilatérales. Dans la même ligne de pensée que M. SHANDA
TONME, nous considérons qu’au-delà des ressources
disponibles, le problème se pose en termes de conviction et
d’engagement individuels et collectifs, d’union sacrée au
sein d’un groupe donné dans une structure internationale
(par exemple les pays africains au sein de l’OMC, la CNUCED,
l’OMPI, le HCR, le HCDH etc.) ainsi que de la capacité à
user de tous les moyens et opportunités informels pour
atteindre des résultats voulus. Sans conscience des intérêts
nationaux, point de diplomate efficient et efficace. Sans
recours à tous les moyens possibles à la hauteur des
objectifs poursuivis, point de résultats souhaités et
souhaitables.
Il serait judicieux que, dans
le cadre de sa coopération bilatérale et multilatérale, le
Tchad aille au-delà des aspects non utilitaristes des
relations diplomatiques. En plus de la recherche de la paix
et de la stabilité du pays, l’Etat tchadien se doit de
sortir de la diplomatie attentiste et user de ses atouts
formels et informels pour mener une offensive diplomatique
tournée vers de nouveaux partenaires plus bénéfiques – à
moindre coût, dans des domaines essentiels pour le
développement du pays tels que l’énergie, la santé publique,
l’eau, l’environnement, l’enseignement supérieur, technique
et professionnel, les banques, les assurances, etc. Il se
doit aussi de tirer le maximum de profits de l’expertise
technique et scientifique des institutions internationales.
Pour être à la hauteur
de cette ambition, une mobilisation et une gestion
rationnelle de toutes les ressources humaines et matérielles
dont dispose le Tchad dans le domaine de la diplomatie ainsi
que l’acquisition de nouveaux atouts techniques et
scientifiques sont impératives. Dans cette optique, il est
non seulement indispensable que nos représentations
diplomatiques assainissent leur fonctionnement, mais aussi
nécessaire que nos diplomates sortent de la
« clochardisation » qu’évoquait déjà en 1995 notre confrère
Mahamat Ahmat Adamou (Cf. M.
Hassan Mayo Abakaka, dans son article
« Quelle diplomatie pour le Tchad ? »). Par ailleurs, face
au rythme auquel évoluent la diplomatie internationale et le
contexte national et international, notre diplomatie a
besoin du sang neuf, de nouveaux talents, de nouvelles
compétences et qualités, en plus de l’expérience des aînés,
dans une complémentarité constructive et une harmonie
créatrice.
En
définitive, l’influence diplomatique du Tchad sur la scène
régionale et internationale ainsi que la contribution de sa
diplomatie au développement local et national, dépendent de
la volonté de nos décideurs politiques, de leur capacité et
de la vitesse de réaction et d’adaptation face aux multiples
et nouveaux défis nationaux et internationaux en général, et
diplomatiques en particulier.
M.
Talha Mahamat Allim
Membre
du personnel de l’Ambassade,
Mission Permanente du Tchad à Genève
Suisse