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  Opinion 

IALTCHAD OPINION 
« Les conditions d’un vrai dialogue national au Tchad »
Par Enoch Djondang

Article paru le 30 juillet 2006, Ialtchad Presse


« Les conditions d’un vrai dialogue national au Tchad » 
Par Enoch Djondang

  Parler de dialogue laisse entendre au moins une chose : une absence de communication susceptible de créer ou d’entretenir des conflits entre parties à une situation quelconque. Le ramener à l’échelle d’un pays dénonce une situation gravissime affectant la paix et la cohabitation pacifique entre les composantes socio-politiques. Est-ce bien le cas pour le Tchad ?

Depuis une quinzaine d’année, le pays de Toumaï vit pourtant une expérience démocratique riche en rebondissements et surtout en contradictions. Avec plus de soixante dix partis politiques, de centaines d’associations civiles et syndicats actifs, comment peut-on prétendre encore parler de la nécessité d’un dialogue, qu’il soit « inclusif » ou « exclusif » ? Une conférence nationale de trois mois qui avait à peine égratigné le pouvoir en place, une transition prolongée deux fois, des mandats électifs prolongés unilatéralement par les élus eux-mêmes, trois séries d’élections tantôt transparentes tantôt frauduleuses selon la position de circonstance et d’alliance des acteurs, qu’est-ce qui a manqué au Tchad comme expérience pour encore revenir à de vieux schémas, en changeant juste de mots ?

Pour répondre en toute objectivité à cette question, voyons d’abord les raisons possibles d’un dialogue :
  -          l’alternance au pouvoir autrement dit toute la question électorale et/ou d’accaparement des
        institutions par la force par un groupe tribal ou politique y compris l’accession violente au pouvoir;
  -          la dénonciation de la gestion publique du pouvoir en place ou la mauvaise gouvernance ;
  -          les questions de co-habitation pacifique ;
  -          les questions de justice et de sécurité ;
  -          le partage des richesses nationales ;
  -          la forme de l’Etat et le bilinguisme, etc.

Toutes ces thématiques déterminent des parties prenantes différentes ainsi que des modalités et des enjeux différents pour un dialogue. Il n’est pas réaliste de prétendre qu’un dialogue national, au stade actuel, pourrait embrasser tous les sujets à la fois.

En effet, si l’on prend la question de l’alternance au pouvoir, elle impliquera d’abord les acteurs qui se donnent pour vocation la conquête du pouvoir. Dans le cas précis du Tchad, il n’y a que deux possibilités : par les urnes et par les armes. Or, réunir des acteurs qui ont choisi ces deux options à la fois pour discuter n’aboutira à rien. Les premiers, qui jouent la carte de la légalité, proposent des correctifs conformes à l’esprit de la légalité. Les seconds ne croient qu’au sort des armes, quel qu’en soit le prix pour le pays. Le troisième, celui qui gouverne, se donne les moyens de se protéger contre les deux autres challengers. Avec qui dialoguer et pour aboutir à quoi ?

Il est clair que si le dialogue entre le pouvoir et l’opposition légale pouvait aboutir aux solutions les moins boiteuses pour la préservation des fondements de la démocratie et de l’Etat de droit, les opposants armés, eux, discuteront de quoi d’autre ? Ou alors, à contrario, le pouvoir trouve un terrain d’entente avec les rebelles de tout poil, et cela se fera au détriment de la légalité républicaine. Parce que les conditions spécifiques liées au sort futur de ces interminables rebellions armées quasi-tribales, pour être appliquées, devront ignorer les lois du pays. En cela, quelle que soit l’ampleur de la crise intérieure, il n’y a rien de nouveau à attendre, sinon les mêmes schémas de repositionnement de clans armés aux commandes du pays : intégration de clans dans les sphères de l’Administration, de la finance publique et du commandement militaire, au détriment des procédures légales et égalitaires entre tous les Tchadiens. Ce n’est qu’une question de partage récurrent d’un butin appelé l’Etat !

Prétendre que l’opposition armée et l’opposition politique auraient des visions communes et conviendraient de modalités compatibles avec le respect des lois et des valeurs de la République, il faut vraiment être naïf pour le croire ! Un dialogue national qui mettrait en face ces trois acteurs de pouvoir, à savoir le régime actuel, l’opposition politique et l’opposition armée, avec toutes leurs nombreuses et inquiétantes contradictions internes, devrait aboutir à une forme de paix éphémère, au détriment de la partie la plus faible. Et nous la connaissons tous, celle-là qui dort dans ses salons sur ses communiqués de presse. Les rapports de forces sont le dénominateur commun aux solutions politiques liées à la question du pouvoir : on ne peut aller au dialogue qu’en position de disposer au moins d’une capacité de blocage. Mais aller faire la part belle à des groupes plus intelligents qui ont choisi depuis longtemps, bien avant la démocratisation, le mode le plus rentable d’accession et de conservation du pouvoir, à savoir le feu et le sang, serait une preuve d’immaturité de la part de prétendus démocrates.

S’il y a une chose qui pourrait naître d’un tel dialogue dit « exclusif » entre acteurs de pouvoir, ce ne peut être qu’une solution de partage de pouvoir à imposer aux populations, c’est tout ! A défaut pour certains d’espérer faire partir le général IDI de son palais royal, quelles que soient les belles résolutions qui ressortiront d’un tel dialogue, la prime s’appréciera dans le partage du gâteau et l’aggravation de la pauvreté des populations.

Maintenant, les autres sujets que nous avions répertoriés plus haut, pourraient faire l’objet d’autres formes de dialogue national avec d’autres enjeux. En effet, les faits et gestes du régime actuel lui sont imputables, avec ses alliés de diverses époques. On ne peut pas gouverner à la place de celui qui gouverne. L’insécurité, l’impunité, les discriminations, les tensions intercommunautaires, entre autres sujets, sont des phénomènes de conjoncture. Leur ampleur et leur fréquence sont étroitement liés à l’état de la gouvernance. Si, après toutes les interpellations provenant des sociétés civiles (médias, associations, groupes de pression), ces phénomènes se renforcent et s’installent dans la durée, ils renvoient alors d’office à la question de la légitimité de la gouvernance actuelle et donc de l’alternance. Là encore, il appartient à ceux qui gouvernent d’apprécier du danger à terme de l’effet boomerang de la persistance de ces phénomènes et de leur influence fatale sur la chute éventuelle du pouvoir en place. C’est encore celui qui gouverne qui est interpellé, cependant le dialogue ne sera utile que s’il en juge objectivement.

Dans ses conditions, quel serait l’objectif et l’issue réelle d’un dialogue dit « inclusif » ? D’abord faut-il se méfier de cette terminologie onusienne empruntée à la situation en RD Congo. Là-bas, la situation n’est pas la même qu’au Tchad. La RDC est morcelée entre des armées privées gouvernant chacune sa portion, l’Etat congolais n’existant que de nom. Les Congolais, ayant décidé pour ne pas accepter l’éclatement définitif de leur pays sur la configuration actuelle des tendances, sont obligés d’opter pour un schéma de « dialogue inclusif », c’est-à-dire mettant théoriquement les grands groupes d’acteurs sur le même pied d’égalité. Cela s’était passé à San City, en Afrique du Sud, en l’absence d’une Constitution reconnue par la communauté internationale. Le revers de ce processus inclusif a été la consécration de l’impunité en faveur des chefs de guerre et de leurs milices armées. Le prix payé par les populations pour cette « paix » et cette « réconciliation » de façade a été estimé à deux millions de morts, des milliers de femmes violées, un business humanitaire prospère et une misère indescriptible pour un pays potentiellement riche. Une fraction de société civile courageuse continue de dénoncer les conditions et les conséquences du dialogue inclusif en RD Congo.

La question posée à la société civile tchadienne, qui semble très influencée de l’extérieur en terme de réflexion et d’actions stratégiques, est celle de savoir si un dialogue dit inclusif, dans la configuration actuelle réelle des acteurs de pouvoir au Tchad (régime de IDI, clans armés de rechange, partis politiques moribonds), serait véritablement la solution pour les populations ? Si le contenu de ce dialogue inclusif consisterait à apporter des correctifs à la gouvernance actuelle, qui en garantirait l’application ? Nous sommes sur un terrain où seuls comptent les rapports de forces sur le terrain et les soutiens extérieurs belliqueux. C’est ce que le pouvoir et les oppositions armées ont bien compris et pratiquent depuis toujours.

Un dialogue inclusif implique la reconnaissance d’office et définitive de tous les acteurs, quelle que soit leur origine. Autrement dit, ceux qui se conforment à la loi pour exister et ceux qui n’en ont pas besoin, auront droit à la même considération. Sur quelle forme d’Etat et de gouvernement allons-nous aboutir avec cet amalgame ? En plus que ceux qui auront les moyens de la contrainte physique sur les citoyens, pourraient allégrement changer les règles du jeu selon leurs humeurs et intérêts. Quelle paix et quelle réconciliation vivront les Tchadiens, au détriment de la justice et de l’égalité ? Ce n’est qu’un jeu de mots : la CNS était déjà une formule de dialogue inclusif. Avec les leçons tirées de ce rendez-vous manqué avec l’histoire, montrons-nous plus réalistes, à défaut d’être imaginatifs ! Ne nous embarquons pas dans des chemins sans lendemain.

Y a-t-il vraiment besoin d’un dialogue ? Cela dépend de là où l’on voudrait aboutir selon. Un vrai dialogue suppose que les acteurs soient bien identifiés et soient en mesure d’apporter du concret dans le contenu de ce dialogue. Cela suppose aussi qu’ils soient capables d’en garantir chacun l’application de ce qui en découlerait. Un vrai dialogue à l’échelon national exige beaucoup de sérieux de la part des acteurs, ce qui n’est pas évident dans la pratique politique tchadienne où le suivisme, l’opportunisme et la versatilité sont érigés en vertus cardinales. Un vrai dialogue national suppose aussi que les acteurs acceptent à l’avance leur diversité culturelle, donc qu’il n’y aura pas d’unanimité sur toutes les questions. En effet, qu’on soit de telle ethnie ou de telle région ou obédience culturelle, on n’a pas forcément la même perception des thèmes sociaux et des comportements. La preuve, nous la vivons depuis toujours autour de la perception du droit à la vie, du respect d’autrui, du droit de propriété, etc. C’est pourquoi, il est important de bien définir les enjeux et le contenu d’un tel dialogue national, inclusif ou exclusif, pour ne pas amuser la galerie et tromper encore une fois l’opinion.

Le processus de revendication actuelle de dialogue est mal parti, pour ne pas insister suffisamment sur les préalables à la réussite de ce dialogue. En effet, les préalables sont de loin plus importants à régler que le contenu lui-même dans le contexte du Tchad, parce que les problèmes sont largement connus de tous et même reconnus par ceux qui gouvernent. Les blocages sont ailleurs. Du côté du pouvoir de IDI et de son principal allié la France chiraquienne, exclue la remise en cause de la « légitimité » du régime en place, quels que soient les procédés utilisés. Solution déjà appliquée avec succès par Hissène Habré à son opposition en 1985-1986. Donc exclusion des « rebellions armées tribales de rechange ». Ces dernières, alliées de puissances arabes hégémoniques, n’ont donc que deux options : tenter le coup de force (comme le 13 avril dernier) ou rentrer au bercail renforcer le système. Les partis politiques, habitués aux valses, scrutent la tendance la plus rentable des options pour s’adapter. La société civile engagée, elle, est en train de se piéger sur le terrain politique mouvant, malgré ses bonnes intentions apparemment affichées. Elle a délaissé de plus en plus ses missions originelles quotidiennes pour la politique politicienne. Le danger qu’elle court est de perdre, à terme ses soutiens moraux et financiers traditionnelles et sa légitimité, en se confondant avec des acteurs sans éthique stable tels que les politiques et les guerroyeurs. Est-elle vraiment consciente de ce risque ?

Le dialogue est toujours une bonne chose mais mal défini, il peut servir à pérenniser une situation dont la saturation était déjà sur le point de provoquer un changement dialectique, selon la règle bien connue de l’Histoire. Dans ce cas, cette forme de dialogue est pire que l’absence de dialogue en lui-même, un piège qu’il faudrait éviter à tout prix. En définitive, il faudrait bien se rappeler que depuis 20 ans, nous comptabilisons une quarantaine de « rébellions armées », une centaine d’accords de « cessez-le-feu et réconciliation » dont des amnisties pour voleurs et criminels spécialisés, en plus de 80 partis politiques, etc. Que reste-t-il qui n’a pas été expérimenté au Tchad ? Réponse : LA JUSTICE ET LA VERITE !

Enoch DJONDANG
 


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