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Parler
de dialogue laisse entendre au moins une chose : une absence de
communication susceptible de créer ou d’entretenir des conflits
entre parties à une situation quelconque. Le ramener à l’échelle
d’un pays dénonce une situation gravissime affectant la paix et la
cohabitation pacifique entre les composantes socio-politiques.
Est-ce bien le cas pour le Tchad ?
Depuis
une quinzaine d’année, le pays de Toumaï vit pourtant une
expérience démocratique riche en rebondissements et surtout en
contradictions. Avec plus de soixante dix partis politiques, de
centaines d’associations civiles et syndicats actifs, comment
peut-on prétendre encore parler de la nécessité d’un dialogue,
qu’il soit « inclusif » ou « exclusif » ? Une conférence nationale
de trois mois qui avait à peine égratigné le pouvoir en place, une
transition prolongée deux fois, des mandats électifs prolongés
unilatéralement par les élus eux-mêmes, trois séries d’élections
tantôt transparentes tantôt frauduleuses selon la position de
circonstance et d’alliance des acteurs, qu’est-ce qui a manqué au
Tchad comme expérience pour encore revenir à de vieux schémas, en
changeant juste de mots ?
Pour
répondre en toute objectivité à cette question, voyons d’abord les
raisons possibles d’un dialogue :
-
l’alternance au pouvoir autrement dit toute la question électorale
et/ou d’accaparement des
institutions par la force par un
groupe tribal ou politique y compris l’accession violente au
pouvoir;
-
la dénonciation de la gestion publique du pouvoir en place ou la
mauvaise gouvernance ;
-
les questions de co-habitation pacifique ;
-
les questions de justice et de sécurité ;
-
le partage des richesses nationales ;
-
la forme de l’Etat et le bilinguisme, etc.
Toutes
ces thématiques déterminent des parties prenantes différentes
ainsi que des modalités et des enjeux différents pour un dialogue.
Il n’est pas réaliste de prétendre qu’un dialogue national, au
stade actuel, pourrait embrasser tous les sujets à la fois.
En
effet, si l’on prend la question de l’alternance au pouvoir, elle
impliquera d’abord les acteurs qui se donnent pour vocation la
conquête du pouvoir. Dans le cas précis du Tchad, il n’y a que
deux possibilités : par les urnes et par les armes. Or, réunir des
acteurs qui ont choisi ces deux options à la fois pour discuter
n’aboutira à rien. Les premiers, qui jouent la carte de la
légalité, proposent des correctifs conformes à l’esprit de la
légalité. Les seconds ne croient qu’au sort des armes, quel qu’en
soit le prix pour le pays. Le troisième, celui qui gouverne, se
donne les moyens de se protéger contre les deux autres
challengers. Avec qui dialoguer et pour aboutir à quoi ?
Il est
clair que si le dialogue entre le pouvoir et l’opposition légale
pouvait aboutir aux solutions les moins boiteuses pour la
préservation des fondements de la démocratie et de l’Etat de
droit, les opposants armés, eux, discuteront de quoi d’autre ? Ou
alors, à contrario, le pouvoir trouve un terrain d’entente avec
les rebelles de tout poil, et cela se fera au détriment de la
légalité républicaine. Parce que les conditions spécifiques liées
au sort futur de ces interminables rebellions armées
quasi-tribales, pour être appliquées, devront ignorer les lois du
pays. En cela, quelle que soit l’ampleur de la crise intérieure,
il n’y a rien de nouveau à attendre, sinon les mêmes schémas de
repositionnement de clans armés aux commandes du pays :
intégration de clans dans les sphères de l’Administration, de la
finance publique et du commandement militaire, au détriment des
procédures légales et égalitaires entre tous les Tchadiens. Ce
n’est qu’une question de partage récurrent d’un butin appelé l’Etat !
Prétendre que l’opposition armée et l’opposition politique
auraient des visions communes et conviendraient de modalités
compatibles avec le respect des lois et des valeurs de la
République, il faut vraiment être naïf pour le croire ! Un
dialogue national qui mettrait en face ces trois acteurs de
pouvoir, à savoir le régime actuel, l’opposition politique et
l’opposition armée, avec toutes leurs nombreuses et inquiétantes
contradictions internes, devrait aboutir à une forme de paix
éphémère, au détriment de la partie la plus faible. Et nous la
connaissons tous, celle-là qui dort dans ses salons sur ses
communiqués de presse. Les rapports de forces sont le dénominateur
commun aux solutions politiques liées à la question du pouvoir :
on ne peut aller au dialogue qu’en position de disposer au moins
d’une capacité de blocage. Mais aller faire la part belle à des
groupes plus intelligents qui ont choisi depuis longtemps, bien
avant la démocratisation, le mode le plus rentable d’accession et
de conservation du pouvoir, à savoir le feu et le sang, serait une
preuve d’immaturité de la part de prétendus démocrates.
S’il y
a une chose qui pourrait naître d’un tel dialogue dit « exclusif »
entre acteurs de pouvoir, ce ne peut être qu’une solution de
partage de pouvoir à imposer aux populations, c’est tout ! A
défaut pour certains d’espérer faire partir le général IDI de son
palais royal, quelles que soient les belles résolutions qui
ressortiront d’un tel dialogue, la prime s’appréciera dans le
partage du gâteau et l’aggravation de la pauvreté des populations.
Maintenant, les autres sujets que nous avions répertoriés plus
haut, pourraient faire l’objet d’autres formes de dialogue
national avec d’autres enjeux. En effet, les faits et gestes du
régime actuel lui sont imputables, avec ses alliés de diverses
époques. On ne peut pas gouverner à la place de celui qui
gouverne. L’insécurité, l’impunité, les discriminations, les
tensions intercommunautaires, entre autres sujets, sont des
phénomènes de conjoncture. Leur ampleur et leur fréquence sont
étroitement liés à l’état de la gouvernance. Si, après toutes les
interpellations provenant des sociétés civiles (médias,
associations, groupes de pression), ces phénomènes se renforcent
et s’installent dans la durée, ils renvoient alors d’office à la
question de la légitimité de la gouvernance actuelle et donc de
l’alternance. Là encore, il appartient à ceux qui gouvernent
d’apprécier du danger à terme de l’effet boomerang de la
persistance de ces phénomènes et de leur influence fatale sur la
chute éventuelle du pouvoir en place. C’est encore celui qui
gouverne qui est interpellé, cependant le dialogue ne sera utile
que s’il en juge objectivement.
Dans
ses conditions, quel serait l’objectif et l’issue réelle d’un
dialogue dit « inclusif » ? D’abord faut-il se méfier de cette
terminologie onusienne empruntée à la situation en RD Congo.
Là-bas, la situation n’est pas la même qu’au Tchad. La RDC est
morcelée entre des armées privées gouvernant chacune sa portion,
l’Etat congolais n’existant que de nom. Les Congolais, ayant
décidé pour ne pas accepter l’éclatement définitif de leur pays
sur la configuration actuelle des tendances, sont obligés d’opter
pour un schéma de « dialogue inclusif », c’est-à-dire mettant
théoriquement les grands groupes d’acteurs sur le même pied
d’égalité. Cela s’était passé à San City, en Afrique du Sud, en
l’absence d’une Constitution reconnue par la communauté
internationale. Le revers de ce processus inclusif a été la
consécration de l’impunité en faveur des chefs de guerre et de
leurs milices armées. Le prix payé par les populations pour cette
« paix » et cette « réconciliation » de façade a été estimé à deux
millions de morts, des milliers de femmes violées, un business
humanitaire prospère et une misère indescriptible pour un pays
potentiellement riche. Une fraction de société civile courageuse
continue de dénoncer les conditions et les conséquences du
dialogue inclusif en RD Congo.
La question posée à la société civile
tchadienne, qui semble très influencée de l’extérieur en terme de
réflexion et d’actions stratégiques, est celle de savoir si un
dialogue dit inclusif, dans la configuration actuelle réelle des
acteurs de pouvoir au Tchad (régime de IDI, clans armés de
rechange, partis politiques moribonds), serait véritablement la
solution pour les populations ? Si le contenu de ce dialogue
inclusif consisterait à apporter des correctifs à la gouvernance
actuelle, qui en garantirait l’application ? Nous sommes sur un
terrain où seuls comptent les rapports de forces sur le terrain et
les soutiens extérieurs belliqueux. C’est ce que le pouvoir et les
oppositions armées ont bien compris et pratiquent depuis toujours.
Un
dialogue inclusif implique la reconnaissance d’office et
définitive de tous les acteurs, quelle que soit leur origine.
Autrement dit, ceux qui se conforment à la loi pour exister et
ceux qui n’en ont pas besoin, auront droit à la même
considération. Sur quelle forme d’Etat et de gouvernement
allons-nous aboutir avec cet amalgame ? En plus que ceux qui
auront les moyens de la contrainte physique sur les citoyens,
pourraient allégrement changer les règles du jeu selon leurs
humeurs et intérêts. Quelle paix et quelle réconciliation vivront
les Tchadiens, au détriment de la justice et de l’égalité ? Ce
n’est qu’un jeu de mots : la CNS était déjà une formule de
dialogue inclusif. Avec les leçons tirées de ce rendez-vous manqué
avec l’histoire, montrons-nous plus réalistes, à défaut d’être
imaginatifs ! Ne nous embarquons pas dans des chemins sans
lendemain.
Y
a-t-il vraiment besoin d’un dialogue ? Cela dépend de là où l’on
voudrait aboutir selon. Un vrai dialogue suppose que les acteurs
soient bien identifiés et soient en mesure d’apporter du concret
dans le contenu de ce dialogue. Cela suppose aussi qu’ils soient
capables d’en garantir chacun l’application de ce qui en
découlerait. Un vrai dialogue à l’échelon national exige beaucoup
de sérieux de la part des acteurs, ce qui n’est pas évident dans
la pratique politique tchadienne où le suivisme, l’opportunisme et
la versatilité sont érigés en vertus cardinales. Un vrai dialogue
national suppose aussi que les acteurs acceptent à l’avance leur
diversité culturelle, donc qu’il n’y aura pas d’unanimité sur
toutes les questions. En effet, qu’on soit de telle ethnie ou de
telle région ou obédience culturelle, on n’a pas forcément la même
perception des thèmes sociaux et des comportements. La preuve,
nous la vivons depuis toujours autour de la perception du droit à
la vie, du respect d’autrui, du droit de propriété, etc. C’est
pourquoi, il est important de bien définir les enjeux et le
contenu d’un tel dialogue national, inclusif ou exclusif, pour ne
pas amuser la galerie et tromper encore une fois l’opinion.
Le
processus de revendication actuelle de dialogue est mal parti,
pour ne pas insister suffisamment sur les préalables à la réussite
de ce dialogue. En effet, les préalables sont de loin plus
importants à régler que le contenu lui-même dans le contexte du
Tchad, parce que les problèmes sont largement connus de tous et
même reconnus par ceux qui gouvernent. Les blocages sont ailleurs.
Du côté du pouvoir de IDI et de son principal allié la France
chiraquienne, exclue la remise en cause de la « légitimité » du
régime en place, quels que soient les procédés utilisés. Solution
déjà appliquée avec succès par Hissène Habré à son opposition en
1985-1986. Donc exclusion des « rebellions armées tribales de
rechange ». Ces dernières, alliées de puissances arabes
hégémoniques, n’ont donc que deux options : tenter le coup de
force (comme le 13 avril dernier) ou rentrer au bercail renforcer
le système. Les partis politiques, habitués aux valses, scrutent
la tendance la plus rentable des options pour s’adapter. La
société civile engagée, elle, est en train de se piéger sur le
terrain politique mouvant, malgré ses bonnes intentions
apparemment affichées. Elle a délaissé de plus en plus ses
missions originelles quotidiennes pour la politique politicienne.
Le danger qu’elle court est de perdre, à terme ses soutiens moraux
et financiers traditionnelles et sa légitimité, en se confondant
avec des acteurs sans éthique stable tels que les politiques et
les guerroyeurs. Est-elle vraiment consciente de ce risque ?
Le
dialogue est toujours une bonne chose mais mal défini, il peut
servir à pérenniser une situation dont la saturation était déjà
sur le point de provoquer un changement dialectique, selon la
règle bien connue de l’Histoire. Dans ce cas, cette forme de
dialogue est pire que l’absence de dialogue en lui-même, un piège
qu’il faudrait éviter à tout prix. En définitive, il faudrait bien
se rappeler que depuis 20 ans, nous comptabilisons une quarantaine
de « rébellions armées », une centaine d’accords de
« cessez-le-feu et réconciliation » dont des amnisties pour
voleurs et criminels spécialisés, en plus de 80 partis politiques,
etc. Que reste-t-il qui n’a pas été expérimenté au Tchad ?
Réponse : LA JUSTICE ET LA VERITE !
Enoch DJONDANG
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