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  Dossier

Dossier: « A l’occasion du 4e anniversaire de son investiture, le 08 août 05 : Portrait d’Idriss Déby, ses atouts et ses faiblesses »
Par Djondang Enoch
Article paru le 26 août 2005 - Ialtchad Presse


« A l’occasion du 4e anniversaire de son investiture, le 08 août 05 : Portrait d’Idriss Déby, ses atouts et ses faiblesses »
Par Djondang Enoch

Pour commencer, nous tenons à signaler que cet article ne relève pas de l’utilisation « des procédés détestables, indignes et mensonges pour provoquer le scandale [1][1]», et ne donnerait lieu en France à aucune poursuite de la part de la DGSE ou du Secrétaire Général du Gouvernement français, moins encore aux menaces d’escadrons de la mort. Il est en symbiose totale avec la Constitution et la loi n°029 sur le régime de la presse au Tchad. Pourquoi dresser un portrait du Président Idriss Déby (ID) ? D’abord parce qu’il est un homme public, sa vie privée n’est pas concernée. Il gère le sort de tout un peuple au quotidien, donc nos destinées individuelles sont liées d’une certaine manière aux faits et gestes 

de ce seul personnage. Ceci étant, qui est celui qui dirige le Tchad depuis une quinzaine d’années ?

Les atouts du Président Idriss Déby 

Il faut comprendre une chose : il n’y a pas d’école ou de diplôme de référence pour devenir Président de la République. Tout part d’une conjugaison de circonstances et de la personnalité. L’histoire du général Déby est couramment remontée à l’époque où il était Commandant en Chef (COMCHEF) des Forces Armées Nationales Tchadiennes (FANT) d’Hissène Habré, avant sa révolte le 1er avril 1989. Or, il faut aller plus loin dans le temps.

   Un, Idriss Deby est avant tout un militaire, un vrai militaire engagé régulièrement pour faire carrière avec l’uniforme. Il n’est pas un maquisard produit du FROLINAT, comme beaucoup d’autres chefs de guerre. IDRISS DÉBY avait été moulé dans le système politico-militaire qu’il combattra par la suite, celui des régimes dits « sudistes » de Tombalbaye-Malloum. De ce fait, il détient les mots de passe nécessaires pour maîtriser et neutraliser cet ancien système de gouvernance. C’était un atout considérable pour sa destinée, face aux « lobbies sudistes ».

   Deux, du côté des « nordistes », la logique du rejet systématique des « sudistes » a fonctionné à merveille pour verrouiller complètement l’expression politique démocratique et s’assurer l’allégeance grâce aux vieux démons du conflit « nord-sud » ; jusqu’à ce que ce créneau atteigne sa saturation et cède définitivement la place au clanisme pur et dur qui n’a plus rien à voir avec la solidarité co-religionnaire. IDRISS DÉBY s’impose aujourd’hui comme la seule réalité politique et militaire du Nord, situation ambiguë puisqu’il a en face de lui une pléiade d’expressions politiques divergentes au Sud : Ce déséquilibre entretenu est-il un atout pour lui et pour les nordistes ou un danger à moyen terme ?
 

   Trois, Idriss Deby était entré dans les rangs du FROLINAT-FAN ( Front de Libération Nationale du Tchad-Forces Armées du Nord) au bon moment, comme du sang neuf ; ainsi, il pourra mieux s’adapter à la logique dictatoriale de Hissène Habré pour devenir l’un des piliers du pouvoir de celui-ci. D’ailleurs, Hissène Habré se méfiait beaucoup de IDRISS DÉBY qu’il croyait utiliser comme un pion. En 1985 déjà, les mouchards de la DDS de la région de Biltine soupçonnaient IDRISS DÉBY et son cousin feu Brahim Mahamat Itno[2][2] d’avoir massivement recruté des Bidéyat[3][3] (300 éléments) à Aramkolé dans l’intention de tenter un coup d’Etat. Rien d’étonnant que trois ans plus tard, les officiers et combattants Béri soient obligés de quitter précipitamment N’Djaména et les autres garnisons pour le Darfour, pour créer le Mouvement Patriotique du Salut (MPS) actuellement au pouvoir. C’est le grand atout de IDRISS DÉBY : la solidarité active de son groupe ethnique ne lui a jamais fait défaut !  Jusqu’à preuve du contraire, la minorité clanique dissidente du groupe Abbas Koty et du CNR est restée marginale. Aucun autre chef politico-militaire, excepté Habré en son temps, n’a eu tant de soutien de « ses parents » comme IDRISS DÉBY.

   Quatre, Idriss Deby considère ses amis et collaborateurs comme de potentiels adversaires : ainsi, il sait mieux que quiconque, même mieux que les marabouts, à quel moment la puissance et l’aura d’un collaborateur pourrait devenir un danger pour lui. Et il évite au mieux de se laisser surprendre, quitte à pousser à la gaffe. Nombre de chefs rebelles sont tombés dans son piège, en croyant être plus malins. Toutes les oppositions politico-militaires en gestation actuellement sont nées des préoccupations sécuritaires du général IDRISS DÉBY. A cela, il faut ajouter tous ceux qu’il a habilement ralliés à sa cause après les cures de diète sèche imposée aux partis d’opposition. Disposer des armes de ses adversaires pour les combattre est un art qui constitue l’un des  atouts  incomparables  d’IDRISS DÉBY.

   Cinq, Idriss Deby connaît les mentalités tchadiennes mieux que quiconque, que n’importe quel leader politique ou de la société civile. Sa capacité de s’adapter à la diversité de ses interlocuteurs lui permet d’avoir toujours une marge de manœuvre secrète, quelle que soit la situation. Si ses pourfendeurs l’accusent de ne pas être un homme de paroles, c’est parce que dans la pratique politique locale, il y a deux paroles qui font foi selon : ce qui se dit pour l’opinion et ce qui se concocte dans les salons de thé. En usant couramment de la délation, les interlocuteurs du Président IDRISS DÉBY le conforte et le légitime dans son rôle de maître des jeux. Tout ce qu’ils vomissent pour gagner un poste ou une place au soleil, IDRISS DÉBY y trouve des données supplémentaires pour décider en son âme et conscience. Peu importe qu’on l’accuse de favoriser l’instabilité politique institutionnelle permanente : pour le Président IDRISS DÉBY, premiers ministres, ministres, colonels, préfets et autres ne sont que des passagers qui peuvent être débarqués à tout moment, en l’air, lors d’une escale, selon la seule volonté du commandant de bord qu’il est, après Dieu. Il connaît l’insatiabilité des cadres tchadiens pour les postes, en l’absence d’un sens civique et de dignité élevée. En les remplaçant constamment, il s’assure le zèle des plus cyniques prêts à tout pour satisfaire leurs ambitions mondaines. Et il semble avoir pleinement raison puisque les candidats se font toujours plus nombreux !

   Six, Dans le même ordre d’idée, selon la logique des états-majors, IDRISS DÉBY a toujours le dernier mot sur ses adversaires : ceux qui se retrouvent en prison ou clochardisés dans la rue peuvent s’estimer heureux d’avoir la vie sauve ! Même en exil, il ne faudrait pas croire échapper facilement au poing du général IDRISS DÉBY. Seul Dieu pourrait vous protéger si vous êtes dans la ligne de mire et non pas vos mille précautions ! Cet aspect des choses rend IDRISS DÉBY extrêmement redoutable, comme César, et apprécié des stratèges politico-militaires français qui n’en demandent pas mieux. Pour ces milieux à la logique implacable, c’est plutôt un grand atout.

   Sept, ses traits de caractère lui auront souvent porté chance sur le plan stratégique. Par exemple, ce fut en douceur qu’il acheva de régler le litige tchado-libyen d’Aouzou et il devint tactiquement le pilier de la CENSAD. Dans cette position, il s’impose comme le garant de la paix des braves entre les visées libyennes et le nationalisme tchadien. Malgré les méfiances, en dépit de l’existence du Mouvement pour la Démocratie et la Justice au Tchad (MDJT) Toubou, le remuant voisin du Nord ne pourra se passer si vite des services du général IDRISS DÉBY, s’il veut prétendre viabiliser son espace vital CENSAD. Paradoxalement, l’arrivée en force des intérêts pétroliers américains dans le décor est un atout supplémentaire pour dissuader le voisin du Nord de ne plus réitérer les aventures d’invasion et de déstabilisation d’antan.

   Huit, par rapport aux Français, IDRISS DÉBY reste la seule carte encore valable à moyen terme. En effet, le général Déby a rendu d’immenses services à la préservation du pré carré français en Afrique Centrale, par les interventions militaires en RDC, au Rwanda, au Congo, en Centrafrique. L’armée française a donc une grosse dette envers lui. Aucun autre leader, même ancien militaire, ne peut rivaliser sur ce point de relations soudées entre les généraux légionnaires de Paris et IDRISS DÉBY. Leur lobby ayant la main mise totale sur la politique de la sous-région, c’est une garantie et un atout supplémentaire pour le général Déby. Paris n’est toujours pas prêt d’accepter l’arrivée au pouvoir à N’djaména d’un civil, de surcroît par la voie légitime des urnes. Patassé en avait fait l’amère expérience en Centrafrique et IDRISS DÉBY dut être sollicité pour mettre un terme à « son imposture » (selon ses propres termes). Ce rôle de gendarme régional, à lui seul, justifie aux yeux de Paris, la préférence perpétuelle pour IDRISS DÉBY.

Ce sont là quelques atouts principaux qui font de IDRISS DÉBY l’homme indispensable du point de vue des puissances intéressées par le Tchad. Peu importe les tableaux sombres que les Tchadiens eux-mêmes, à travers les partis politiques et les associations civiles, font de l’œuvre du Président Déby et de son régime. Pour le moment, l’ensemble des intérêts collectifs des Tchadiens pèse peu sur la balance par rapport à ce que représentent, en terme de garantie par les atouts d’IDRISS DÉBY, les intérêts mercantilistes et stratégiques à court et à moyen terme des puissances étrangères. Le pouvoir au Tchad est avant tout un point d’équilibre entre intérêts géostratégiques étrangers, et cela pour des années encore. Le président Déby l’avait lui-même déclaré un jour.

L’exploitation du pétrole ne fera qu’accroître ces pesanteurs d’ingérences extérieures : les acteurs politiques tchadiens devraient définitivement cesser de jouer aux choristes naïfs en continuant de ne voir que des principes et des idéaux charitables du côté des partenaires de leur pays. Il faudrait désormais s’exercer à faire les parallèles avec des intérêts implacables, en vertu desquels des surprises fort désagréables pourraient leur être servies collectivement. S’en prendre à la personne de Monsieur Jean-Pierre Berçot est une marque de naïveté indélébile des auteurs de la pétition adressée au Quai d’Orsay contre ses propos du 14 juillet 2005. Car il n’a fait qu’exprimer une position très officielle de son pays, qu’on le comprenne ou non ! Les élites tchadiennes sont peut-être en retard sur la nouvelle lecture de la real-politique africaine, sur la Françafrique et le redéploiement américain, qui est déjà d’ordre public international. N’est-il pas temps de se décoloniser mentalement et d’évoluer ?
   Alors IDRISS DÉBY aurait-il, par ces atouts relevés ci-haut, une baraka éternelle ? Tout homme, quoi qu’il fut par sa puissance, par sa fortune ou sa réussite sociale, a des faiblesses qui peuvent parfois causer sa ruine totale, mieux que les coups de ses adversaires.

Les faiblesses du président Deby

   Premièrement, la plus grande faiblesse du Président IDRISS DÉBY, c’est sa faiblesse envers les siens, ses proches Béri des clans Kouryara et Ourara. Il est vrai qu’il avait pu compter sans limite sur leur solidarité tribale, mais le destin de chef d’Etat est personnel et unique. Ni en monarchie, ni en république dans l’histoire de l’humanité, ce rôle ne se partage avec un clan, une tribu, une ethnie entière. En pratiquant la discrimination en faveur des siens, d’une ampleur jamais connue auparavant, dans un pays où plus de deux cent ethnies différentes co-habitent tant bien que mal, IDRISS DÉBY a créé une confusion et un danger difficilement contournable pour l’avenir des siens. Ceux-ci auraient de meilleures perspectives s’ils avaient gardé leur place naturelle parmi les composantes de la nation. Malheureusement, la confusion profonde et aveugle entre eux et le pouvoir de IDRISS DÉBY amplifie les risques de péril qui planent sur la fin éventuelle d’un régime quelconque en Afrique. Même si nous autres sommes si vulnérables et méprisables, nous devons avoir le courage et l’amour de prévenir ceux de  nos compatriotes qui ne savent pas là où ils vont, quitte à ne récolter que violence et souffrance.

   Deuxièmement, tout tient à la personne physique du Président IDRISS DÉBY. Personne dans son entourage ne dispose des mêmes atouts que lui pour profiter un jour de son héritage politique. Tous ces pantins, avec les mêmes appuis extérieurs et la même baraka, n’auront pas la trempe nécessaire. C’est pourquoi, dans les milieux des puissances, la disparition de IDRISS DÉBY  est d’abord perçue comme une catastrophe. Et c’est IDRISS DÉBY qui l’aurait voulu ainsi, dans la pure tradition napoléonienne. Car avec ses atouts, il pouvait, s’il le voulait, très bien construire une véritable armée nationale sous contrôle. Une telle armée serait seule en mesure de mieux stabiliser les acquis de son pouvoir et éviter les revanches génocidaires. Une armée clanique, en son absence, cristallisera les ressentiments de la majorité des Tchadiens contre elle (et le groupe tribal de référence). A court terme, l’armée tribale sera gagnante dans une confrontation post-Déby, mais à moyen terme on ne voit pas comment elle échapperait au rouleau compresseur des milices populaires et fragments d’armée résiduelle des autres groupes ethniques du Nord au Sud, qui se seraient réarmés et réactivés entre temps ? La seule possibilité d’éviter une telle probabilité chaotique, c’est de régler tout de suite la question de la réorganisation de l’armée nationale. La conscience du général Idriss Déby, en tant qu’officier supérieur formé dans les traditions républicaines, est vivement interpellée en faveur de la paix pour les générations montantes, lasses des guerres pour la guerre sans fin !

   Troisièmement, dans le même ordre d’idées, le sujet étant très sensible et dangereux, il y a en vérité moins de risques pour IDRISS DÉBY en décidant de ne plus briguer un autre mandat qu’en insistant pour rester coûte que coûte au pouvoir. Car les tares et les avaries de son régime, en prenant des proportions incontrôlables, priveront IDRISS DÉBY de ses atouts plus rapidement et mieux que ne l’auraient fait ses adversaires. Pour se donner une carrure et une légitimité propre qu’ils n’ont pas, ceux-là même qu’il a fabriqué et tant chéri contre les autres, déclencheront par maladresse et excès de confiance l’apocalypse tant redoutée. Et ils y seront cyniquement encouragés jusqu’à l’autodestruction totale du clan. Cette hypothèse, le Président Déby l’avait lui-même émise dans ses commentaires lors de l’affaire brumeuse du coup de force manqué du 16 mai 2004. Ce n’est donc ni une diffamation, ni une injure ni une incitation à la haine tribale, mais une probabilité reconnue par le Président lui-même ! Alors, comme un adage de chez nous le dit : « Qui peut détacher de ses liens l’hyène, mieux que celui qui l’a attachée? ».

   Nous préférons nous arrêter là, car pour ça seulement on peut vous couper la tête ou vous jeter dans la fosse aux lions! Mais vraiment, si l’on devait approfondir cet exercice d’analyse politique, on aboutirait quand même à la confirmation de l’adage selon lequel « les peuples ont les dirigeants qu’ils méritent ». Nous voyons venir la clameur et la réprobation virulente, de part et d’autre contre cet article. Cependant, en empruntant une logique de « militaro », comme l’aurait mieux dit notre regretté ami Roné Béyem, nous sommes sûrs d’une chose : nous serons mal lus et mal compris, une fois de plus ! Advienne que pourra !
 

Par Djondang Enoch


[1][1] Propos de Son Excellence Jean-Pierre Berçot Ambassadeur de France au Tchad le 14 juillet 2005, et qui tient lieu actuellement de leitmotiv pour la répression sévère et « pour l’exemple » de l’exercice de la liberté d’opinion.

[2][2] Redoutable Ministre de l’Intérieur d’Hissène Habré, arrêté et tué après le 1er avril 1989 par la DDS,  terrible police politique de la dictature déchue.

[3][3] Sous-groupe ethnique des Zaghawa vivant entre Fada et Iriba dans le Nord-Est du Tchad voisin Darfour soudanais. Zaghawa et Bidéyat se regroupe sous l’appellation Béri distincte des Goranes et Toubous.  
 


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