Le
titre de cette chronique résume à lui seul toute la complexité supposée
dans la gestion de la crise politique dans notre pays. Plus justement,
« toute la comédie » observée chez nos politiques.
Qui peut raisonnablement soutenir que les expressions aussi
contradictoires que «la main
tendue » et « à
bras raccourcis » peuvent se croiser dans une même et unique
phrase sans susciter la curiosité ? C’est pourtant cette
absurdité qui semble être la nouvelle attitude adoptée par le couple
Déby-Abbas qui se veut à la fois « bon
et brute » face aux mouvements rebelles considérés par le
nouveau Premier Ministre, non sans rire, comme des minables « truands »
qui défendraient des « intérêts personnels ». Là, nous
avons tous les ingrédients du titre d’un très célèbre Western
spaghetti. Mais la fiction italienne se perdrait facilement dans la réalité
tchadienne. Jugez-en vous-mêmes.
Youssouf Saleh Abbas, en l’occurrence la brute du nouveau couple Déby-Abbas, prend un malin plaisir à se
voir désigner par la presse occidentale comme « un ancien rebelle nommé Premier Ministre d’ouverture ».
Ancien rebelle bien évidemment, puisque Youssouf avait rejoint le MDJT
à la fin des années 1990 pour protester contre le règne du désordre
d’Idriss Déby. Près de 10 ans plus tard, disons après une longue
traversée du désert, il avoue son impuissance face à la complexité
du régime de N’Djamena et conclut à l’inutilité de sa démarche.
En 2006, alors que le Tchad traverse une véritable crise politique causée
notamment par la modification de la Constitution ouvrant la voie à une
réélection à vie d’Idriss Déby, Youssouf Saleh Abbas rentre incognito
à N’Djamena pour se mettre, sans réserves, au service de Déby.
Allez, soyons plus élégant : Monsieur Abbas se
met au service de la République, pour laquelle il voue sans
conteste une indéfectible admiration. C’est connu. Le nouveau Premier
Ministre s’est toujours illustré par sa passion du Tchad, même si
cette passion est plus imaginaire que réelle. En atteste d’ailleurs
son CV publié sur le site internet de la Primature. Pas vraiment très
étoffé (jamais Ministre, ni député,
ni chef de parti, ni Maire de la ville, etc.) pour un homme
politique qui se veut exceptionnel ainsi que l’affirment ceux
qui l’ont côtoyé.
On est loin cependant d’avoir percé le mystère de l’homme « d’ouverture ».
Dans l’imaginaire des Tchadiens, Youssouf Saleh Abbas est un
rassembleur. Ses prestations à la Conférence Nationale lui ont valu
cette étiquette, plutôt avantageuse, qui a survécu malgré son séjour
en rébellion. C’est ce qui contribue d’ailleurs à faire de lui un
homme exceptionnel aux yeux de certains de nos compatriotes.
Exceptionnel, il semble pourtant l’être aussi dans une démarche
nouvelle et insolite qui contraste à la fois avec l’image qu’on a
de lui et avec la politique de « main tendue » d’Idriss Déby
à l’endroit des rebelles, proclamée haut et fort sans relâche
depuis des années.
Youssouf Saleh Abbas, dans un langage peu diplomatique, pour ne pas dire
provocateur, vient de déclarer dans son discours d’investiture qu'il
refuserait de négocier avec « l'opposition politico-armée »
dont les revendications, selon lui, seraient strictement
d’ordre personnel. Une marque de courage sans doute pour signifier aux
rebelles qu’ils ne lui font pas peur et qu’il sera fidèle à son Président
advienne que pourra. Pas une once d’inconscience. Ahmat Bachir,
Doumgar et Allam-Mi ont été, nous le savons, tantôt courageux tantôt
inconscients à une époque récente. Entre le courage et
l’inconscience, la frontière est bien sûr souvent bien mince.
Que les rebelles poursuivent des « intérêts personnels »
ainsi que l’affirme le Premier Ministre, cela est indiscutable. Tant
dans les accords signés que dans les déclarations de certains
d’entre les leaders de la rébellion, il apparaît clairement qu’ « il
n’y a pas de Tchad là-dedans » comme le dit sans ambages
Monsieur Abbas. Pourtant, cela n’empêche pas Idriss Déby de
multiplier des actes de « bonne volonté » à l’endroit
des rebelles pour les ramener à « la légalité » afin de
favoriser un retour au calme dans son propre intérêt, mais aussi,
faut-il le reconnaître, dans l’intérêt des populations tchadiennes,
principales victimes des conflits intéressés. Dire que la présence
des rebelles, à la table de négociations, « n'est pas une garantie ni pour la paix ni pour la stabilité »
est donc une déclaration complètement déplacée. Que propose Monsieur
Abbas pour ramener la paix dans notre pays ? Faire appel à des
amis has been (voir le nouveau
trombinoscope de la primature) qu’il semble considérer comme honnêtes
et experts de la vie politique, n’est pas suffisant pour assurer la
stabilité au Tchad. Surtout, ouvrir la porte du gouvernement
exclusivement à ceux (CPDC) qui l’ont refusée depuis quelques années
n’est nullement une garantie de stabilité ni un gage de bon
fonctionnement des institutions.
Entre 2005 et 2008, beaucoup de Tchadiens sont morts parce que le régime
de N’Djamena s’obstine à refuser d’organiser un forum national
incluant politico-armés, opposition démocratique, société civile et
majorité présidentielle. Youssouf Saleh Abbas, nommé Premier Ministre
pour marquer l’ouverture et favoriser la tenue d’une table de négociation,
se lance paradoxalement dans une stratégie de damnation éternelle de
la rébellion. La politique d’ostracisme de ses prédécesseurs ferait
pâle figure. Bien futé donc celui qui saura pourquoi le nouveau chef
du gouvernement retrousse ses manches face à Nouri, Erdimi et Adouma
pendant que son partenaire, le chef de l’Etat, leur tend la main. Qui
aura le dernier mot dans cette partie de « main tendue à bras
raccourcis » ? Les rebelles ! J’entends dire.
Lyadish Ahmed
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